En diffusion actuellement dans les salles algériennes, Roqia marque depuis le 22 décembre 2025 un tournant rare dans le paysage cinématographique national : celui d’un film d’horreur ancré dans l’histoire récente du pays. Réalisé par Yanis Koussim, ce premier long métrage ne cherche pas seulement à effrayer. Il interroge. Il remue. Il ravive des mémoires.
Présenté en avant-première mondiale à la Semaine de la Critique de la Mostra de Venise, puis remarqué à Sitges, Carthage, Thessalonique ou encore au Red Sea Film Festival, Roqia poursuit aujourd’hui sa rencontre avec le public algérien, un moment que le réalisateur attendait particulièrement.
« C’était pour moi super important d’avoir le Grand Prix au Festival d’Alger », confie-t-il.
Un cinéma algérien de genre en affirmation
Porté par Ali Namous, Akram Djeghim, Mostefa Djadjam, Hanaa Mansour, Lydia Hanni, Abdelkrim Derradji et Adila Bendimerad, Roqia s’impose comme une proposition nouvelle dans le renouveau du cinéma algérien.
Récompensé à Thessalonique (Meilleur réalisateur), à Leeds (Meilleur film – section Fanomenon), à Bordeaux (mention spéciale du jury) et couronné du Grand Prix au Festival international du film d’Alger, le film poursuit désormais son parcours international, avec une sortie prévue aux États-Unis fin 2026. Prochaine étape : le Festival du Film Africain de Louxor.
Mais au-delà des festivals, Roqia appartient d’abord au public algérien. Celui qui a traversé Les années de terrorisme islamiste dans les années 90. Celui qui en porte encore les cicatrices.
« C’est une période qu’on a tous vécue… et j’ai ressenti le besoin d’en parler. »
Yanis Koussim
Deux époques, un même mal
Roqia déploie son récit sur deux temporalités.
En 1992, en pleine décennie noire, Ahmed survit à un grave accident de voiture qui le laisse amnésique. De retour dans son village, rien ne lui semble familier. Ni sa femme. Ni ses enfants. Son plus jeune fils, terrifié par son visage bandé, refuse de l’approcher. Chaque nuit, des visiteurs murmurent des litanies dans une langue inconnue. Pourquoi lui manque-t-il l’index droit ? Pourquoi son voisin semble-t-il en savoir plus qu’il ne le dit ?
Dans le présent, un vieux Raqi (exorciste musulman), lutte contre un Alzheimer fulgurant. Son disciple observe, inquiet. La main tremblante de son maître est elle aussi amputée de l’index droit. À mesure que les cas de possession et les violences se multiplient, une crainte s’installe : et si la perte de mémoire ouvrait la voie au retour d’un mal ancien ?
Deux récits en parallèle. Deux hommes confrontés à l’effacement. Deux portes entrouvertes sur l’horreur.

Du réel au fantastique
Si Roqia épouse les codes du film d’horreur, son origine est profondément intime.
« Quand j’ai commencé à écrire une histoire qui se passait dans les années 90, je me suis rendu compte que j’écrivais un film d’horreur. »
Pour Yanis Koussim, évoquer cette période autrement que par l’horreur semblait impossible.
« Si on fait un documentaire sur cette période, ça sera un documentaire d’horreur. Donc imaginez une fiction… »
Le cinéaste part du réel, celui de la montée du fondamentalisme et des violences des années 90 pour glisser vers le fantastique. Le mal, ici, ne se résume pas à un démon spectaculaire. Il est insidieux. Il circule. Il contamine.
« Je considère que quand tu nais, tu ne nais pas avec le mal… À un moment donné, il y a quelque chose qui va faire que ces personnes-là vont vriller. »
Cette question obsédante traverse tout le film : comment des hommes ordinaires, ont-ils pu basculer dans l’horreur ?
Une horreur suggérée plus que montrée
Roqia ne mise pas sur le gore gratuit. L’angoisse naît ailleurs. Dans l’obscurité. Dans les voix gutturales. Dans les silences. Dans ce visage bandé qui rappelle les grandes figures du cinéma fantastique, tout en restant profondément ancré dans le contexte algérien.
Ahmed est imprévisible. Victime ou bourreau ? Homme brisé ou monstre en devenir ? Son amnésie devient une métaphore : celle d’une société qui tente d’oublier.
En parallèle, la maladie d’Alzheimer du Raqi n’est pas un simple ressort dramatique. Elle symbolise une perte de mémoire collective. Et avec elle, le risque que l’histoire se répète.


