L’univers de La vie au-dedans, premier recueil de nouvelles de Sarah Kechemir publié aux Éditions Apic, est algérien dans son grain, ses décors, ses références : Oran et ses rues — comme la rue Khemisti et ses dragueurs —, la boutique de disques Pop 75 chez Djeloul, aka Zambla, véritable institution oranaise, ou encore le souvenir déchirant de l’assassinat de Cheb Hasni dans Le rossignol ne chantera plus.
Mais la portée des textes dépasse toute géographie. Dans ce recueil, Sarah Kechemir déploie un faisceau de voix féminines prises dans le tumulte du quotidien, là où se révèlent à la fois l’usure et l’espérance. Ces existences pourraient tout aussi bien se dérouler au Caire, à Tunis, à New York ou à Paris. La modernité broie, ici comme ailleurs ; les traumas se transmettent d’une génération à l’autre ; la solitude, elle, ne connaît aucune frontière.

Révélé au public lors de la 28ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger, La vie au-dedans poursuit aujourd’hui son chemin sur la scène littéraire internationale. Après une première réception remarquée en Algérie, l’ouvrage sera mis à l’honneur en France à l’occasion de la 3ᵉ édition du Marché de la poésie de Lille, du 12 au 14 décembre, où l’autrice sera présente pour rencontrer ses lectrices et lecteurs. Une rencontre-échange est également prévue le jeudi 18 décembre à la librairie Hello (Boulevard d’Indochine, Paris 19ᵉ), consacrée à ce livre qui confirme l’émergence d’une voix singulière au sein de la nouvelle génération littéraire d’Apic. Préfacé par Mustapha Benfodil, l’ouvrage s’inscrit d’emblée dans une filiation exigeante : une littérature qui ausculte les soubresauts intérieurs d’une société contemporaine sous tension. Sarah Kechemir déploie un faisceau de voix féminines prises dans le tumulte du quotidien, là où se révèlent à la fois l’usure et l’espérance.
« J’écris depuis toujours. C’est un peu une manière de comprendre ce qui m’entoure, le regard que je pose sur le monde, sur mon rapport à l’autre et à moi-même. J’ai fait des études de lettres, je travaille comme éditrice et j’ai longtemps écrit dans les marges de mes lectures. Ce recueil vient de cette attente, de cette envie de partager et de donner forme à travers la littérature à tout ce que j’ai observé, ressenti et ce que j’avais gardé en moi, quelque part. »
Fragments de vies, plongée au cœur des tensions contemporaines
Burn-out, harcèlement, pression sociale, folie ordinaire : autant de thèmes qui traversent ces nouvelles et témoignent d’un monde qui s’acharne contre celles qui tentent simplement de vivre. Les héroïnes Nawel, Nadéra, Naïma, Noor, Chahinez se débattent dans les micro-drames du quotidien où se logent des batailles d’autant plus violentes qu’elles se jouent en silence. Cette intimité observée au plus près confère aux récits leur puissance. Sarah Kechemir écrit la fatigue et l’étincelle, l’épuisement et la persistance, la peur et l’obstination. Ses personnages ne cèdent jamais au statut de victimes : elles vacillent, mais avancent. Cette résistance discrète, presque têtue, devient la véritable héroïne du livre.
« C’est le genre d’histoires qui m’a toujours intéressée : ce à quoi peut penser une femme lorsqu’elle est dans ses pensées, lorsqu’elle cuisine, lorsqu’elle marche. C’est instinctif, mais ce n’est pas innocent, ce n’est pas gratuit. Il y a aussi les histoires du quotidien, les microscènes, les gestes simples, les moments où tout semble immobile et où quelque chose se passe quand même à l’intérieur. D’où le titre : La vie au-dedans. »
Une écriture vivace, précise, qui saisit et ne lâche plus
L’un des talents majeurs de Sarah réside dans sa capacité à happer son lecteur dès la première phrase. Son écriture est vivace, incisive, fiévreuse parfois et elle instaure, en quelques lignes, une tension qui ne faiblit pas. On entre dans une scène comme on passe un seuil : soudain, l’air devient plus dense.
Dans la nouvelle N’éteignez pas mon ordinateur !, elle nous fait basculer dans l’envers de la déraison : le stylo qui s’agite, le tic-tac qui oppresse, les émotions qui se renversent… Que fait le chanteur Idir ici ? La lecture devient presque physiologique, anxiogène, et l’on aime cela, nous lecteur·rices : ce vertige discret où une réalité trop familière se dérègle.
Partout, l’autrice sème des détails-souvenirs qui nous parlent immédiatement à nous, les DZ : saboun dzayer, hammam, ghassoul. Ces petites « madeleines » culturelles réveillent les mémoires sensorielles autant que les blessures d’une Algérie intime, trop souvent absente de la littérature dominante. On se sent chez soi dans ces pages : un chez-soi intérieur, façonné d’odeurs, de gestes, de souvenirs et de traumas aussi.
Autofiction, certes… mais au service d’une vision ample
Si le recueil emprunte à l’autofiction, il la dépasse. Sarah écrit à partir de soi, mais ne parle jamais seulement d’elle. Ses récits deviennent des autopsies du présent, des fresques miniatures où l’expérience individuelle s’élargit pour toucher au social sans jamais le théâtraliser. La précision du regard transforme de simples scènes en révélateurs : les « petites vies » deviennent des miroirs où se lit la fragilité universelle.
Ce qui résonne et ce que l’on attend encore
La vie au-dedans est un livre qui réveille la curiosité : on a envie d’en lire davantage, d’accompagner plus longtemps ces existences ouvertes. Chaque nouvelle semble en appeler une autre, comme si le livre ne contenait qu’une partie du réel que l’autrice a encore à offrir.
Peut-être est-ce là son unique « manque », s’il faut en nommer un : cette brièveté parfois frustrante, ce désir qui demeure en suspens. Certains personnages se retirent trop tôt ; on voudrait les suivre encore un peu, dans leur reconstruction, leurs élans. Mais cette frustration appartient aussi à l’esthétique de la nouvelle : l’art de laisser le lecteur prolonger le récit en lui-même.
Un premier livre comme promesse
Avec La vie au-dedans, Sarah Kechemir signe un recueil maîtrisé, mûri, qui pose les jalons d’une œuvre à suivre de près. Il s’impose à la fois comme un ancrage en Algérie comme matrice vitale de l’écriture et comme une ouverture vers un ailleurs littéraire déjà en germe.
Son écriture, à la fois tendre et tranchante, dit le réel dans toute sa complexité et parvient à faire circuler la lumière au cœur des zones les plus sombres. Un de ces livres où l’on se reconnaît avant même d’avoir compris pourquoi.
Diplômée en littérature française et de l’École des Affaires (ESAA), écrivaine et cinéaste, Sarah Kechemir vit à Alger. Elle est l’autrice de nouvelles, collabore avec la revue littéraire Edwarda et réalise son premier long-métrage documentaire Echoes sur le groupe de musique Index.
