Le célèbre Boléro de Ravel prend une toute nouvelle dimension en Algérie. Avec Bolero d’Oran, le chorégraphe franco-algérien Faizal Zeghoudi mêle la puissance des danses algériennes à la mélodie obsédante du chef-d’œuvre.
Un Boléro devenu manifeste contemporain
Pour Faizal Zeghoudi, revisiter le Boléro de Ravel ne relève pas d’un simple exercice de style. L’artiste y voit une nécessité contemporaine.
« À la suite de mes observations et du décryptage des grandes étapes de l’évolution des adaptations du Boléro, j’observe un glissement d’une interprétation hispanisante vers l’éclosion d’une nouvelle facette, que je choisis de nommer “modernité industrielle vers un déclinisme écologique annoncé” », explique-t-il.
Cette œuvre de Ravel, écrite au début du XXᵉ siècle, devient pour lui une métaphore de la catastrophe climatique. Elle illustre l’épuisement des ressources et la fragilité de l’espèce humaine face aux forces de la nature.
Cette vision s’est imposée lorsqu’il a découvert le rôle vital des chauves-souris dans la pollinisation. En regardant un documentaire, il a instinctivement associé cette révélation à la boucle hypnotique du Boléro. Ainsi, la musique s’est transformée pour lui en symbole de cycle naturel et de déséquilibre écologique.
Un projet d’envergure internationale
Formé dans la tradition de la danse classique occidentale, Faizal Zeghoudi s’est longtemps senti écartelé entre deux mondes : le corps suspendu de la danse classique et l’ancrage au sol des danses algériennes et africaines. Désormais, il se reconnaît davantage dans ces dernières, plus proches de son identité et de sa gestuelle intime.
Lors de ses récents séjours en Algérie, il a retrouvé les danses et musiques de son enfance, notamment celles de l’Oranie. Ce retour aux sources lui a fait comprendre que la véritable origine de son geste artistique se trouve là, dans sa terre natale.
« Je me suis senti écartelé entre le corps suspendu de la danse classique et l’ancrage au sol des danses algériennes », confie Faizal Zeghoudi.
En 2024, il lance un ambitieux projet autour du Boléro à Oran, avec le soutien de Mourad Snoussi, directeur du Théâtre régional d’Oran. Très vite, le projet prend une dimension nationale. Des auditions sont organisées à Alger et à Oran pour sélectionner une quinzaine de danseurs venus d’Oran, de Sidi Bel Abbès et de Tizi Ouzou.
Ces artistes, porteurs de traditions chorégraphiques diverses, participent ensuite à un stage intensif de huit semaines. L’objectif de Zeghoudi est clair : atteindre une qualité artistique conforme aux standards internationaux, sans concession.
Cette exigence traduit sa volonté de faire rayonner la danse algérienne contemporaine sur la scène mondiale.
« Pourquoi Oran ? Peut-être parce que c’est la ville de mes origines, celle que je connais le mieux. C’est aussi parce que c’est l’Ouest de l’Algérie, et parce que c’est Abdelkader Alloula, un dramaturge dont j’ai adoré l’écriture et dont j’ai vu plusieurs pièces », confie-t-il.
Une première mondiale à Alger
Présentée pour la première fois lors du Festival international de danse contemporaine d’Alger en septembre 2025, la création frappe par son intensité et sa sobriété.
Initialement, le spectacle devait inclure des effets visuels. Cependant, Zeghoudi a choisi une forme plus épurée afin de laisser le corps dansant occuper pleinement l’espace. Cette simplicité volontaire renforce la force du propos artistique.
Le premier danseur apparaît seul. Il enchaîne des mouvements saccadés et répétitifs qui épousent la structure rythmique du Boléro. Peu à peu, d’autres danseurs le rejoignent. La chorégraphie intègre alors les spécificités des danses algériennes, comme la danse chaoui et la danse allaoui, reconnaissables à leurs mouvements d’épaules énergiques.
Ainsi, la pièce devient un espace d’hybridation entre mémoire, rythme et territoire.
Entre Paris, Alger et Oran
Installé entre Paris, Alger et Oran, Faizal Zeghoudi poursuit son cheminement artistique. Il tisse des liens entre mémoire intime, héritage algérien et réinterprétation d’œuvres universelles.
Sa participation au festival marque une étape symbolique, puisqu’il s’agit de la première œuvre qu’il présente dans son pays d’origine.
L’aventure de Bolero d’Oran se poursuit avec un calendrier ambitieux. Une résidence de création réunit des danseurs algériens et français au Figuier Blanc, à Argenteuil, du 13 au 25 octobre 2025. Elle est suivie d’une reprise de la création du 10 au 20 novembre. Le projet sera ensuite présenté au Théâtre Jean Vilar à Eysines, près de Bordeaux.
Enfin, une tournée en Algérie est prévue avec des danseurs algériens et deux artistes venus de France. Le spectacle sera joué le 1er décembre 2025 au Théâtre Régional d’Oran, le 3 décembre au Théâtre de Mostaganem et le 5 décembre au Théâtre National d’Alger.
Ainsi, Bolero d’Oran circulera entre les deux rives de la Méditerranée, à l’image du parcours de son créateur.
Une vision écologique et identitaire
Avec Bolero d’Oran, Zeghoudi offre bien plus qu’une relecture chorégraphique. Il propose une vision du monde où l’art devient un vecteur de conscience écologique et identitaire.
De plus, il montre comment les traditions peuvent nourrir une modernité assumée, dans un dialogue constant entre mémoire et création.
Cette démarche résonne particulièrement dans le contexte algérien actuel, en quête de nouvelles formes d’expression et d’ancrages symboliques.
