Tout juste récompensé du Grand Prix Technique du film documentaire à la dernière édition de l’Algiers International Film Festival (AIFF), clôturée le 10 décembre, Back to Town – Batna que je t’aime, que je t’aime de Djamel Lakehal s’impose déjà comme une œuvre marquante pour un premier film. La distinction tombe à point nommé.
Naissance d’un projet dans l’urgence
« Le projet est né d’un sentiment d’urgence : celui de préserver une ville qui se transforme plus vite qu’elle ne grandit, au risque d’étouffer ses propres repères. »
Avec ce doc-fiction d’une rare sensibilité, Djamel Lakehal signe une première œuvre aussi inattendue que salutaire. Scientifique, chercheur et entrepreneur, rien ne le destinait au cinéma. Pourtant, une succession de circonstances l’amène derrière la caméra. Désireux de produire un film sur un groupe mythique de musique de Batna, sa ville natale, il se voit contraint d’en assumer lui-même la réalisation, faute d’avoir trouvé un cinéaste capable de saisir la profondeur de son intention. La découverte d’une photographie jaunie des Play Boys Lazhar Hadj Tayeb, Nabil Tamine, Laïd Benhamoud, formation fortement marquée par les Beatles dans les années 1960, fait surgir une urgence. Il faut raviver l’effervescence artistique d’une ville aujourd’hui en manque de repères.
Né à Batna, ayant passé son enfance entre cette ville et Touggourt, Lakehal observe au fil des années la dégradation du tissu urbain. L’effacement des repères architecturaux, l’érosion du lien social et une rupture générationnelle profonde. De ce constat naît l’idée d’un documentaire conçu comme un geste de sauvegarde. Ainsi, après plusieurs collaborations infructueuses avec des réalisateurs, il comprend qu’il est le seul à pouvoir porter ce récit intime. Il se lance alors dans une réalisation autodidacte entre Zürich et Batna. Le tout en travaillant tard dans la nuit sur le montage et l’organisation des archives.
Un récit entre transmission et renaissance
Back to Town s’articule autour de deux axes : une fiction centrée sur une rencontre intergénérationnelle, et un documentaire retraçant la scène musicale foisonnante des années 1950-1970. Deux jeunes rockeurs croisent, au Café des Arts, Lazhar et Nabil, anciens membres des Play Boys. De cet échange naît une double renaissance : les jeunes acquièrent une méthode de travail, tandis que les aînés retrouvent l’élan de jouer, après près de cinquante ans de silence. Ensemble, ils préparent un concert prévu le 20 avril 2024 au cinéma Le Régent. Sur scène, ils interprètent notamment leur reprise emblématique de Que je t’aime de Johnny Hallyday.
La partie documentaire s’appuie sur trois entretiens clés : Lazhar des Play Boys, Kamel Draoui du groupe Es’saada autre formation majeure de l’époque, pionnière d’un chaâbi électrique à Batna , ainsi que Cheikh Majid Amamra, compositeur et parolier. À ces voix s’ajoutent des lectures poétiques en arabe et en chaoui, ainsi que des extraits du livre de Jean-Noël Pancrazi, lui aussi revenu à Batna après soixante ans d’absence. Le film révèle un paradoxe frappant : dépourvue d’école de musique, la ville fut pourtant un foyer d’une créativité exceptionnelle, où les jeunes apprenaient en observant leurs aînés. Le récit interroge la manière dont les habitants se projettent dans une ville qui, parfois, ne leur ressemble plus.
Une reconstitution guidée par l’intuition
Lors de l’échange public à la projection de l’Algiers International Film Festival (AIFF), le réalisateur insiste sur le caractère profondément intuitif du projet. Rien n’était prévu. La reconstitution des Play Boys s’est improvisée lors d’une répétition enregistrée en direct. D’ailleurs, certains musiciens ignoraient une heure plus tôt qu’ils joueraient ensemble. Tout s’est « fait naturellement ». Lakehal évoque avec émotion Nabil, bassiste du groupe, récemment disparu, qui avait pu découvrir une première version du film et exprimer toute sa joie de retrouver la scène l’espace d’un tournage.

Interrogé sur la place de Batna dans le récit, Lakehal confirme qu’elle en est le véritable personnage principal. Les Play Boys en constituent la trame, mais le film vise avant tout à sauver une mémoire culturelle menacée. Il évoque aussi d’autres formations aujourd’hui oubliées, dont il ne reste parfois qu’un seul survivant. Son objectif : retisser un fil reliant les générations, encourager la transmission et rappeler qu’une ville peut renaître lorsqu’elle réécoute les sons qui l’ont façonnée.
« J’ai voulu saisir cette part de Batna qui s’efface, comme si la ville se détachait peu à peu de ce qu’elle a été. Le film tente simplement de renouer les fils. On a l’impression que la mémoire collective s’est dissoute. Les jeunes ne retrouvent plus d’images auxquelles se raccrocher, comme si l’héritage s’était volatilisé. »
Un réveil collectif
La première projection du film, le 21 juin à la cinémathèque de Batna lors de la Journée de la musique, marque un tournant. En effet, près de 400 personnes réinvestissent une salle désertée depuis quarante ans. L’émotion est vive : les images, les récits et les voix réveillent une part de l’âme de la ville. Le film reçoit un accueil particulièrement enthousiaste de la jeunesse batnéenne, qui découvre une histoire presque effacée. Back to Town agit ainsi comme un révélateur. Loin d’être périphérique, Batna fut un véritable laboratoire artistique alimenté par des autodidactes visionnaires.
« À Batna, le problème n’est pas la croissance : c’est qu’au lieu d’absorber les nouvelles énergies, la ville les écrase. Il ne reste presque rien, et la jeune génération ne connaît plus son propre héritage. »
Lakehal prépare déjà de nouveaux projets, toujours liés à la mémoire culturelle. Avec ce premier opus, il offre plus qu’un documentaire : un acte de transmission, une invitation à renouer avec une histoire restée en marge, et un hommage vibrant à une ville qui cherche encore les mots et les mélodies pour se raconter.

