En salle dans plusieurs villes d’Algérie depuis le 03 avril 2026, son nom figure dans tous les manuels scolaires, sur des dizaines de plaques et d’avenues à travers le pays. Pourtant, Zighoud Youcef reste, jusqu’ici, une figure plus honorée que connue, plus citée que ressentie. C’est précisément ce paradoxe que vient briser le long-métrage de Mounès Khammar.
Porté par une direction photo soignée, une direction d’acteurs remarquable et une écriture qui refuse les facilités du genre, ce film de 2 h 30 s’impose comme l’une des œuvres les plus ambitieuses du cinéma historique algérien de ces dernières années.
Un homme ordinaire devenu symbole
Le film retrace le parcours de Zighoud Youcef entre 1947 et 1956, depuis ses premiers engagements au Parti du Peuple Algérien de Messali El Hadj jusqu’à sa mort au champ d’honneur le 23 septembre 1956, au rang du FLN à Sidi Mezghiche, dans l’actuelle wilaya de Skikda. Le scénario, écrit par Ahcène Tlilani, académicien reconnu et président de la fondation dédiée à sa mémoire, s’appuie sur les grandes étapes historiques du combattant : son implication dans l’Organisation Spéciale, l’OS, la réunion des 22, son rôle déterminant aux côtés de Didouche Mourad dans le déclenchement de la révolution dans le Nord-Constantinois, et surtout l’organisation de l’offensive du 20 août 1955.
Mais, ce qui distingue le film d’un simple exercice commémoratif, c’est son attention à l’intime. On voit le mari, le père, le camarade. Une scène, fictionnelle mais d’une grande justesse, a particulièrement marqué les esprits : un moment de jeu où Zighoud et ses compagnons d’armes s’amusent avec sa fille. Cette séquence, sans doute inventée, touche à l’essentiel : la tendresse d’un père qui pressent l’adieu sans pouvoir le nommer. . Elle a ému aux larmes la fille de Zighoud lors d’une projection, confie le réalisateur Mounès Khammar. Preuve que la fiction, lorsqu’elle sert le réel, peut atteindre ce que l’archive ne restitue pas. Khammar ne cherche pas à ériger une statue, il restitue un être de chair, pris dans les tourments d’une époque qui le dépasse tout en le construisant.
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Une période peu explorée par le cinéma
L’un des choix les plus notables du réalisateur est d’avoir ancré son récit bien avant novembre 1954. La période de l’Organisation Spéciale et du mouvement nationaliste reste, à ce jour, l’un des angles morts du cinéma algérien. En choisissant de s’y attarder, Khammar offre au grand public une fenêtre sur des années décisives, souvent reléguées aux seuls ouvrages académiques.
Le scénario a évolué grâce à un travail collectif associant script-doctors et experts historiques. Mais le réalisateur est clair sur la nature profonde de son projet : « Un film de fiction n’est pas un travail d’investigation historique. C’est plus un travail de mise en lumière. sur un personnage principal et sur un parcours. » Zighoud Youcef ne prétend pas remplacer l’historien, il cherche à toucher là où le livre ne parvient pas toujours à atteindre : l’émotion.
La complexité comme parti pris
L’un des aspects les plus remarquables du film est son refus du manichéisme. Les personnages français ne sont pas réduits à des silhouettes d’oppresseurs interchangeables. On croise notamment Constantin Balsan dans le rôle de l’agent Didier Bollarde, figure trouble d’un homme d’État ambitieux aux faux airs de nationaliste, traversé par ses propres contradictions. Une journaliste, un prisonnier de guerre français libéré porteur d’une lettre. Autant de personnages qui donnent à voir la colonisation dans sa réalité la plus glaçante. Non pas un système cohérent et maîtrisé, mais une machine fondamentalement défaillante, incapable de convaincre même ceux qui la servent.
Ce choix assumé répond à une double exigence : crédibiliser le récit et mettre en évidence la portée politique de la lutte. Mounes rappelle d’ailleurs que les figures de la révolution, Zighoud en tête à travers ses lettres, faisaient la distinction entre le peuple français et le système colonial. « Les nuances dans les personnages français servent ce récit, et c’est là qu’on voit la grandeur de Zighoud et de tous les moudjahidines », souligne-t-il. Résister à un système que ses propres acteurs remettaient en question relève d’une forme de lucidité que le film restitue pleinement.
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Ali Namous, une incarnation saisissante
On ne peut pas évoquer ce film sans s’arrêter longuement sur la performance d’Ali Namous dans le rôle-titre. Sa composition révèle un jeu sobre en surface, mais d’une densité remarquable dans les silences. Il construit le personnage par accumulation de menus détails : un regard qui dure une seconde de trop, une respiration retenue, une posture qui porte tout le poids d’une époque. Cette interprétation évite l’effet démonstratif et laisse émerger l’héroïsme sans appuyer, laissant ces qualités affleurer naturellement. Il est soutenu par une distribution solide : Lydia Larini, Sifeddine Bouha, Slimane Benouar et Mohamed Tahar Zaoui composent un ensemble crédible et bien dirigé. La bande originale, signée Safy Boutella, enveloppe l’ensemble d’une texture musicale sobre et émotionnellement juste, sans jamais écraser les images.
Le film accuse néanmoins par endroits quelques longueurs. Plusieurs séquences auraient mérité d’être des points de clôture naturels, en particulier celle du congrès de la Soummam, l’un des véritables sommets dramatiques de l’œuvre. À 2h30, le montage aurait gagné à resserrer certains passages pour préserver le rythme et l’intensité de l’ensemble.
Un devoir de mémoire, un film d’utilité publique
L’ambition que porte Zighoud Youcef est limpide : non pas instruire, mais toucher. Non pas archiver, mais faire vivre. Un film conçu non pas pour les amphithéâtres universitaires, mais, selon les mots du réalisateur, « pour le grand public, de 14 à 94 ans », c’est-à-dire pour tous, ce qui est, au fond, la définition même d’un film d’utilité publique. Il se situe à la croisée de l’histoire et du récit, entre fidélité aux faits et puissance émotionnelle. Il ne se contente pas de commémorer, il donne à voir, à ressentir, et peut-être à comprendre ce que fut, dans toute sa complexité humaine, la révolution algérienne.
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