Longtemps, dans sa famille, personne n’a parlé de ce drame. Pourtant, derrière ce silence, se cachait une histoire marquée par les massacres du 8 mai 1945 à Guelma. Avec Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, publié aux éditions Arcane 17, Sabrina Abda remonte le fil d’une tragédie familiale liée à l’un des épisodes les plus meurtriers de l’histoire coloniale française en Algérie.
À travers ce livre, l’autrice mêle enquête historique et récit personnel. Pendant des années, elle a consulté plus de 700 documents d’archives afin de comprendre ce qui est arrivé à son grand-père et à ses deux oncles, exécutés lors de la répression menée à Guelma après les manifestations du 8 mai 1945.
Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma : une enquête née d’une histoire familiale
Née en France d’un père algérien et d’une mère française, Sabrina Abda a grandi dans un environnement familial engagé. Diplômée en lettres modernes et en métiers du livre, elle travaille aujourd’hui au Musée du Louvre. Mais ce projet littéraire trouve son origine dans une révélation familiale.
Comme elle l’explique à Dzdia, elle découvre la vérité à l’âge de 18 ans, lorsque son père lui raconte enfin ce qui est arrivé à leur famille.
« Cette histoire a forgé ma personnalité, ma quête de justice et ma manière d’analyser les faits », confie-t-elle. L’autrice explique avoir rapidement compris que « le récit national français ne racontait pas toute l’histoire ».
Cette prise de conscience l’a poussée à approfondir ses recherches. Après avoir lu de nombreux ouvrages consacrés aux massacres du 8 mai 1945, elle décide de consulter directement les archives françaises.
« Quand j’ai eu accès aux témoignages, aux rapports d’enquête et aux correspondances militaires, j’ai compris qu’il fallait transmettre ce que j’avais découvert », explique-t-elle à Dzdia.
Des fours crématoires installés à la périphérie de Guelma
Le livre revient sur les événements survenus à Guelma et dans plusieurs villes algériennes après les manifestations du 8 mai 1945. Alors que la France célèbre la victoire contre le nazisme, une répression massive frappe des milliers d’Algériens.

Au fil de son enquête, Sabrina Abda découvre des documents décrivant des arrestations arbitraires, des tortures, des exécutions sommaires et des fosses communes. Certains textes évoquent aussi des fours crématoires installés à la périphérie de Guelma.
L’autrice raconte que ce travail dans les archives a profondément changé sa compréhension des événements.
« J’ai pu déconstruire les discours du pouvoir colonial français en confrontant les acteurs de l’époque à leurs propres témoignages contradictoires », affirme-t-elle.
Elle explique avoir identifié les personnes impliquées dans l’exécution de son grand-père et de ses deux oncles, ainsi que les lieux où ces crimes ont été commis.
Un travail d’écriture entre émotion et rigueur historique
Dans Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, Sabrina Abda tente de maintenir un équilibre délicat entre mémoire familiale et travail historique.
L’autrice reconnaît avoir été bouleversée par certains documents consultés au cours de ses recherches. Toutefois, elle explique avoir adopté une méthode très structurée afin de reconstruire les faits avec précision.
« J’ai dû mettre mes émotions de côté et travailler comme une enquêtrice, en classant les preuves et les dates pour faire émerger la vérité », indique-t-elle à Dzdia.
Elle précise avoir mené cette enquête avec le soutien de son cousin paternel, Salim Abda, qui l’a accompagnée dans les recherches aux Archives nationales françaises.
Une répression ignorée en France
À travers ce livre, Sabrina Abda souhaite aussi contribuer à faire connaître les massacres du 8 mai 1945 auprès des nouvelles générations.
Selon elle, beaucoup ignorent encore l’ampleur de cette répression, notamment en France. Elle estime que le silence autour de ces événements s’explique souvent par la douleur des familles touchées.
« Transmettre cette mémoire, c’est faire vivre ces histoires et rendre hommage à ceux qui ont donné leur vie pour notre liberté », souligne-t-elle.
L’autrice rappelle également que ces récits dépassent le cadre familial. Pour elle, ils participent à une réflexion plus large sur les violences coloniales et leurs conséquences sur plusieurs générations.
Sabrina Abda poursuit encore son enquête
Depuis la publication du livre, Sabrina Abda affirme avoir reçu de nombreux messages venant aussi bien d’Algérie que de France. Plusieurs descendants de victimes lui ont confié se reconnaître dans sa démarche.
Elle évoque également les réactions de lecteurs français découvrant ces faits historiques pour la première fois.
« Certains descendants de Français m’ont présenté leurs excuses et j’ai même été approchée par le fils d’un des tortionnaires de ma famille », révèle-t-elle à Dzdia.
Malgré les réponses déjà obtenues, Sabrina Abda considère que son enquête n’est pas terminée. Elle poursuit actuellement ses recherches dans d’autres fonds d’archives.
« Certains documents ont disparu ou restent difficiles d’accès. Je continue donc à explorer d’autres pistes », conclut-elle.

