Avec Mille histoires diraient la mienne, Malika Rahal renouvelle la manière d’écrire l’histoire contemporaine. Elle assume pleinement sa position de chercheuse engagée, située, traversée par les événements qu’elle étudie.
Historienne de l’Algérie contemporaine, directrice de recherche au CNRS et depuis 2022 directrice de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, elle revendique une démarche unique : non pas une autobiographie, mais une auto-enquête. Une manière d’interroger le monde à partir de soi. Car pour elle, le soi n’est pas un repli narcissique, mais un outil de connaissance.
« L’auto-enquête n’est pas un récit de soi, mais une manière d’interroger le monde », affirme-t-elle.
Cette posture rompt avec la distance impersonnelle longtemps exigée en sciences humaines. Malika Rahal crée une tension féconde entre subjectivité, mémoire et analyse. Comprendre d’où l’on parle n’est pas un obstacle à la connaissance. Au contraire, c’est une condition de sa précision.
« Souvent, on croit que nos perceptions du monde sont universelles. Elles sont en réalité liées à notre milieu et à notre histoire. L’analyse de soi produit un effet de modestie à raconter. »
Les traces de l’histoire dans l’intime
Entrer dans les récits intimes, ceux des familles, des anonymes, des témoins, permet de saisir autrement les vibrations de l’histoire. Malika Rahal explore cette dimension à travers les lieux, les objets et les souvenirs : le placard à épices, les vinyles de ses parents, les photos de famille.
L’autrice ne cherche pas à se raconter en tant qu’individu. Son objectif est de comprendre ce que ces traces disent de l’histoire collective.
Malika Rahal : Moments charnières et expériences personnelles
Les moments clés évoqués dans son livre sont autant d’entrées dans l’intime du temps présent. Parmi eux, ceux qui l’ont précédée, comme « l’Oncle martyr », dont elle cherche à saisir l’engagement et la mémoire, et ceux qui l’ont traversée, comme la mort de son père en 1989, suivie par les années 1990.
« Pour nous, enfants de l’émigration, le pays était devenu inaccessible. Ce n’est pas la même souffrance que celles vécues en Algérie, mais nous avons tous été traversés par des images et les vibrations de la violence. »
Le retour au pays dans les années 2000 ouvre une autre étape. Puis vient le Hirak, vécu comme un moment fondateur :
« Dans cette expérience commune, joyeuse, dans la rue, j’ai eu l’impression que nous tournions la page des années 1990… Quelque chose nous a refait collectif. »
Une critique des formes dominantes d’écriture historique
L’auto-enquête de Malika Rahal questionne également les méthodes classiques. Elle déconstruit les propos de Pierre Nora sur ce qu’il qualifie de “démarche du narcissisme” et défend la légitimité des émotions comme matériau de recherche.
« Dire que l’on ressent de la colère face à certains sujets, notamment la guerre ou la violence coloniale, et analyser cette colère, c’est produire de la connaissance. »
Elle raconte par exemple son irritation devant l’invention de noms par certains chercheurs. Elle comprend ensuite ces choix comme une réactivation de blessures coloniales.
Une perspective algérienne sur l’histoire
Son livre pose une question essentielle : un historien algérien travaillant sur l’Algérie produit-il un regard différent ? Malika Rahal répond oui. Les points de vue intimes sont traversés par l’expérience, l’histoire familiale et les milieux sociaux. Ces regards ne s’opposent pas, ils se complètent, à condition de reconnaître leurs spécificités.
Mille histoires diraient la mienne a d’abord touché des lecteurs algériens établis en France ou binationaux. Ils y trouvent un langage qui leur permet de renouer avec leurs mémoires et leurs attachements, notamment en des temps où les mots semblent confisqués. Elle attend désormais l’accueil algérien.
Malika Rahal : Écrire l’histoire au présent
À travers cette œuvre, Malika Rahal ne raconte pas seulement une histoire. Elle propose une méthode, un geste et une éthique : écrire l’histoire au présent, même au milieu de la guerre.
Réédité par les éditions Barzakh en Algérie en 2025, et publié auparavant par les Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2025.
