Rencontrée lors d’une conférence dansée à l’Institut français d’Alger, Zaera Eddine incarne une danse qui résiste, interroge et rassemble. Formée aux cultures urbaines du monde entier, cette danseuse algérienne, spécialiste du raï et des danses d’Afrique du Nord, a quitté la scène collective après huit ans. Elle choisit alors une autre voie : celle de la fusion, de la transmission et de la mémoire. Elle sera présente le 27 mars prochain à l’Institut du Monde Arabe (IMA) pour la conférence Corps en mouvements : émotions dansées en Afrique du Nord, aux côtés de ses acolytes Hind (Tunisie) et Keemi (Maroc).
Des racines oranaises à la culture club
Originaire d’Aïn Témouchent, dans la région oranaise, Zaera Eddine découvre la danse très tôt. Tout commence lors des vacances d’été : dans les mariages, les soirées de quartier ou les cercles de femmes. La danse ne s’y apprend pas vraiment, elle se reçoit. C’est là que la binationale puise ses premiers repères. Très tôt pourtant, elle élargit son horizon : hip-hop, new style, danses funk, puis house dance, waacking et voguing, ces esthétiques issues de la culture club new-yorkaise et de Chicago. Des mondes en apparence très éloignés du raï oranais — et pourtant, la rencontre était inévitable.
C’est au sein de la troupe Kifkifbledi, spécialisée dans les danses urbaines et maghrébines, que Zaera construit sa technique et sa vision pendant huit ans. Une expérience fondatrice, qui la mène jusqu’à l’Accor Arena lors de l’événement Raï’n’B Fever. Le collectif lui permet d’explorer, de fusionner, de transmettre les danses nord-africaines à grande échelle. Mais après huit ans, une nécessité artistique s’impose : celle de creuser sa propre voie.
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Collaborations, conférences dansées et scène fusion
Loin de ralentir, Zaera multiplie les projets après son départ. Elle présente notamment une chorégraphie fusion lors de la Deep House Mission à Grigny. La pièce réunit quatre danseurs autour d’une création du DJ algérien Idris D., réalisée avec Aboubakr Maatalah, alias Gasba Electric. Dans ces créations, rythmes traditionnels nord-africains et électronique contemporaine se répondent, portés par un mouvement musical en plein essor.
C’est dans ce prolongement qu’elle co-construit avec l’historienne Naïma Yahi — spécialiste de l’histoire des immigrés en France — une conférence dansée retraçant l’évolution du raï, des origines jusqu’aux fusions électro actuelles. Un format percutant mêlant dialogue, question-réponse et démonstrations de pas en direct avec le public. De la Cheikha Rimitti à Cheb Hasni, de Khaled à Sofiane Saïdi, Zaera retrace avec son corps ce que les archives peinent à dire.
« C’est une danse intuitive, non académique, longtemps perçue comme subversive. Je mobilise mes souvenirs d’enfance, mes expériences de mariages, de fêtes collectives, pour raconter une transmission organique, populaire, profondément ancrée dans le corps. »
Documenter et raviver les danses féminines
Il y a une dimension que Zaera tient particulièrement à défendre : la préservation des danses féminines traditionnelles. Contrairement aux danses masculines, pratiquées à l’extérieur et davantage documentées, les danses féminines restent dans l’ombre, précieuses et fragiles. En 2020 à Oran, elle organise une soirée” meddahète” qu’elle filme partiellement — une fenêtre ouverte, avec pudeur, sur ce monde intérieur trop rarement visible.
« Ces traces se perdent avec nos mères. Et qui va transmettre ce patrimoine-là ? »
Ce que la danse répare
Dans ses cours en France, quelque chose de fort se produit. La plupart de ses élèves n’ont jamais dansé. Pourtant, ce qu’ils vivent dans la salle dépasse largement l’apprentissage technique. Ils repartent avec quelque chose de réparé : un lien avec une mère, une grand-mère, une langue perdue, des origines qu’on croyait inaccessibles. Certaines élèves lui confient : « À un moment donné, je me suis rapprochée de ma mère, de ma grand-mère en dansant. » Son approche est simple : même sans être danseur, taper seulement la mesure, faire un petit pas. Le corps, lui, se souvient.
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Aujourd’hui, Zaera travaille à la croisée des rythmes nord-africains et de la culture club contemporaine. Elle ne choisit pas entre tradition et modernité. Aïn Témouchent, Paris ou Chicago coexistent dans son parcours. Pour elle, la danse n’est jamais une simple démonstration. C’est une manière d’explorer ce qui relie les corps à travers le temps et les lieux. Dans chaque cours ou conférence dansée, elle transmet ce fil invisible à ses élèves.
Retrouvez-la à l’Institut du Monde Arabe (IMA) le 27 mars prochain.
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