À l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Sénac, l’Institut français d’Algérie à Alger a consacré, le 12 septembre, une journée à l’œuvre du poète. Au programme : le récital de Meriem Medjakne accompagné au oud par Oussama Becissa, la lecture performée « Le poète dans la cité » de Lamis Saïdi et Salah Badis, autour de poèmes de Sénac traduits en arabe et commentés en darja, suivis de la projection du film Le Soleil assassiné d’Abdelkrim Bahloul. Trois propositions qui abordent, chacune à leur manière, la place de Sénac dans la littérature et la création algériennes d’aujourd’hui.
Un siècle après sa naissance, Jean Sénac suscite encore de nouvelles lectures. Ses textes sont relus, traduits, mis en musique et confrontés à d’autres langues et d’autres formes. À Alger, la journée organisée par l’Institut français d’Algérie a permis ainsi de regarder Sénac autrement qu’à travers la figure du passé. De jeunes artistes continuent aujourd’hui de faire dialoguer son œuvre avec leurs propres pratiques.
Né à Beni Saf en 1926 et mort assassiné à Alger en 1973, Jean Sénac a fait le choix de l’Algérie. Poète de langue française, engagé aux côtés des aspirations indépendantistes avant même novembre 1954, il participe aux débats littéraires et culturels de son époque. Après l’indépendance, il reste en Algérie.
Son parcours est marqué par cet engagement, mais également par les tensions qu’il suscite. Sa poésie politique, son homosexualité et sa conception d’une littérature algérienne ouverte sur plusieurs langues l’inscrivent dans une histoire complexe. Son assassinat à Alger, en 1973, demeure entouré de zones d’ombre.
Aujourd’hui, son œuvre revient dans les pratiques d’une génération qui ne l’a pas connu. Ses textes lui permettent aussi de poser des questions toujours actuelles.
Relire Sénac par la voix et la musique
Meriem Medjkane et Oussama Becissa ouvrent le bal avec un récital de poésie accompagné d’improvisations à l’oud. Pour Meriem Medjkane, cette participation est d’abord un hommage à « un poète majeur qui a marqué la littérature algérienne ». Mais elle insiste surtout sur la nécessité de revenir aux textes : « Je pense qu’il est totalement important et nécessaire de revoir, relire et redécouvrir les poèmes de Sénac. »
Elle considère son œuvre comme un patrimoine vivant : « C’est notre héritage, c’est notre patrimoine. » Une conviction qui l’amène à inviter les jeunes Algériens à se confronter directement à cette poésie : « Je recommande à tous les jeunes Algériens d’aller lire Sénac, de le lire, de le relire. »
Elle va même jusqu’à en faire une force pour le présent : « Armez-vous de sa poésie pour affronter le monde. »
Sur scène, cette relecture passe par la rencontre de la voix et du oud. Le texte quitte ainsi la page pour retrouver une dimension sonore et sensible, dans un dialogue entre la poésie de Sénac et la création musicale contemporaine.

Lire Sénac en arabe, commenter en darja
Viennent ensuite Lamis Saïdi et Salah Badis avec « Le poète dans la cité », une lecture performée construite à partir des poèmes de Sénac traduits en arabe. Les deux artistes lisent les textes dans cette langue, tandis que leurs commentaires et leurs échanges avec le public se font en darja.
Ce choix correspond à leur propre pratique. « Aujourd’hui, nous allons parler en darja. Nous parlons darja entre nous, c’est notre langue naturelle », explique Lamis Saïdi. La darja devient ainsi la langue du dialogue autour des textes, alors que l’arabe porte la traduction et la lecture des poèmes de Sénac.
Avec Salah Badis, poète et traducteur, Lamis Saïdi travaille depuis plusieurs années sur les relations entre les différentes langues de la littérature algérienne. « Une partie du projet de Sénac, mais aussi de notre projet littéraire et linguistique de poètes et de traducteurs, consiste à travailler sur la question linguistique dans la littérature algérienne », précise-t-elle.
La performance fait donc entendre plusieurs niveaux de langue sans chercher à les confondre : le français des textes originaux de Sénac, leur traduction en arabe et la darja comme langue de conversation et de commentaire.
Le rapprochement avec Sénac se situe précisément là. Le poète avait lui-même beaucoup réfléchi à la question linguistique et à l’avenir d’une littérature algérienne. Lamis Saïdi rappelle notamment qu’il envisageait, dès les années 1950, une littérature appelée à s’écrire dans les langues du pays.
La performance reprend cette interrogation à partir de la pratique contemporaine des deux artistes : « Nous voulions aussi questionner ce problème linguistique en darja, depuis la darja et sur la darja. »
La question n’est donc pas seulement celle de la langue dans laquelle Sénac écrivait, mais aussi celle des langues dans lesquelles son œuvre peut aujourd’hui être lue, commentée et réinterprétée.

De Sénac à Citoyens de beauté
La relation de Lamis Saïdi et Salah Badis à Sénac passe d’abord par la traduction. Tous deux écrivent en arabe et ont découvert l’œuvre du poète notamment en travaillant à la traduction de ses textes du français vers l’arabe.
Parmi les textes abordés figure Citoyens de beauté, qui a fait l’objet de leur travail de traduction. Ce passage d’une langue à l’autre permet de faire entrer Sénac dans un autre espace de lecture et de le replacer dans une histoire littéraire algérienne traversée par plusieurs langues.
Lamis Saïdi présente Sénac comme l’un des acteurs fondateurs de la scène littéraire algérienne moderne. Dès la fin des années 1940, il écrit dans plusieurs revues et contribue à faire connaître les premiers textes d’écrivains algériens majeurs. Pour elle, il n’est donc pas seulement un poète, mais également un théoricien de la culture et de la littérature algériennes.
Cette réflexion sur la langue se poursuit aujourd’hui dans le travail de Lamis Saïdi et Salah Badis. Leur univers artistique commun s’exprime également dans Citoyens de laideur méditerranée, disque signé par les deux artistes, où poésie, langue et Méditerranée deviennent matière à création.
La lecture présentée à l’Institut français s’inscrit dans ce même mouvement : les poèmes de Sénac, traduits et lus en arabe, sont accompagnés de commentaires en darja. Deux langues contemporaines se côtoient ainsi autour d’une œuvre écrite en français, faisant de la langue elle-même une partie du dialogue avec le poète.
Sénac, une œuvre à déplacer
Cette journée n’est donc pas seulement une célébration du centenaire. C’est aussi une manière de déplacer Sénac : de la page à la scène, du français à l’arabe et à la darja, de la poésie à la musique et à la performance.
La soirée hommage se clôt avec Le Soleil assassiné d’Abdelkrim Bahloul. Le film a prolongé cette réflexion par le cinéma et revient sur le parcours du poète, son choix de rester en Algérie après l’indépendance, ses engagements et les dernières années de sa vie.
Entre Meriem Medjkane et Oussama Becissa, Lamis Saïdi et Salah Badis, Sénac apparaît ainsi moins comme un monument littéraire que comme une œuvre toujours ouverte à la lecture, à la traduction et à la création.
Un siècle après sa naissance, son actualité tient peut-être précisément à cela : Sénac continue d’être interrogé par ceux qui écrivent l’Algérie d’aujourd’hui, dans des langues et avec des formes qui n’étaient pas les siennes.


