Keltoum Derghal est une Franco-Algérienne née en France, originaire de Constantine, plus précisément de la commune de Bouhatem. Elle consacre une partie de ses revenus au rachat d’armes et d’objets historiques liés à l’Algérie. Son objectif : les faire revenir un jour dans les musées algériens.
Entretien avec Keltoum Derghal
Depuis quand avez-vous commencé à racheter ces objets historiques ?
J’ai commencé en mai 2023. Ma première acquisition était une koumya. À partir de là, j’ai continué à suivre les ventes aux enchères. J’ai aussi créé des alertes e-mail afin d’être informée dès qu’un objet susceptible de nous appartenir apparaissait.
Lorsque je repère une pièce, je commence par effectuer des recherches historiques. Je cherche àdéterminer son origine, à comprendre son histoire et à savoir à quelle région d’Algérie elle est liée.
Pourquoi avez-vous décidé de racheter vous-même ces objets ?
J’ai constaté que les gouvernements algérien et français avaient engagé de nombreuses discussions et procédures autour de ces questions. Pourtant, certains freins ne permettaient pas toujours d’agir rapidement.
Pendant ce temps, je voyais certains de nos objets historiques apparaître dans des maisons de ventes. Je ne voulais pas qu’ils soient acquis par d’autres personnes et qu’ils s’éloignent davantage de l’Algérie.
J’ai donc décidé d’agir de mon propre chef : m’inscrire aux ventes, suivre les objets et essayer de les racheter lorsqu’ils sont proposés.
Les ventes peuvent avoir lieu en France, mais aussi en Angleterre, en Italie, en Espagne ou ailleurs. Lorsque je le peux, je participe à distance. Lorsque c’est nécessaire, je me déplace.

Vous financez ces acquisitions avec votre propre argent. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Parce que j’estimais qu’il était temps d’agir.
Il y avait beaucoup de discussions autour de ces sujets. De mon côté, je voulais passer à l’action. J’ai donc décidé d’utiliser mes revenus, mon propre salaire, pour racheter ces objets.
Pour moi, ils appartiennent à notre histoire et à notre peuple. Ils ont une place en Algérie et doivent pouvoir être transmis aux générations futures.
Concrètement, comment repérez-vous les objets dans les ventes aux enchères ?
Je consulte moi-même les sites des différentes maisons de ventes. Je regarde les photographies, je lis les descriptions et j’enregistre les objets qui attirent mon attention.
Ensuite, je fais mes propres recherches. Je cherche à comprendre comment l’objet a été fabriqué, à quelle époque, dans quelle région. Surtout, je cherche à retracer son histoire.
Avec le temps, j’ai appris à mieux identifier les pièces et à retrouver leur provenance.
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans cette démarche ?
Le plus difficile est justement de retrouver la provenance des objets.
Il faut faire beaucoup de recherches avant de pouvoir déterminer si une pièce est réellement liée à l’histoire algérienne.
Il y a également la question du prix. Certaines pièces atteignent des sommes très importantes et je ne peux malheureusement pas toujours les acheter.
Cela me fait mal au cœur. Je me demande alors : si ce n’est pas moi qui récupère cet objet, entre quelles mains va-t-il finir ?

Quels types d’objets recherchez-vous en priorité ?
Pour l’instant, je me concentre principalement sur les armes historiques : les koumias, les flissas, les nimchas, les dagues touarègues, les pistolets, les moukahla, entre autres.
Mais je souhaite progressivement élargir mes recherches.
Je vois également des peintures, des bijoux kabyles, et des bols que nos grands-mères utilisaient autrefois. Ce sont aussi des objets qui font partie de notre patrimoine.
J’ai commencé par les armes, mais mon objectif est de diversifier progressivement mes acquisitions et de faire durer cette démarche dans le temps.
Quel est exactement votre objectif en rachetant ces objets ?
Mon objectif est avant tout de les récupérer pour l’Algérie.
Il ne faut pas oublier qu’ils représentent une partie de notre héritage historique. Pour moi, ils sont liés à l’histoire de nos chouhada et à la mémoire de ceux qui ont combattu pour l’Algérie.
Je considère donc qu’il est important de les récupérer et de les transmettre. Ainsi, le peuple algérien pourra les voir, les connaître et se les approprier.

Vous souhaitez donc les transmettre aux autorités algériennes ?
Oui. Mon souhait est de pouvoir transmettre ces objets au gouvernement algérien afin qu’ils puissent être conservés et, si cela est possible, exposés dans les musées nationaux.
L’objectif n’est pas de les garder pour moi. Je veux qu’ils puissent être accessibles au public et que les Algériens puissent découvrir directement ces pièces de leur propre histoire.
Avez-vous déjà découvert une histoire particulière derrière l’un de ces objets ?
Oui, notamment avec une nimcha.
J’ai découvert qu’elle était liée à l’histoire du groupe qui accompagnait l’Émir Abdelkader durant la résistance à partir de 1830. Elle était associée à ce que l’on appelait la Smala, ce groupe qui suivait l’Émir Abdelkader.
Cette découverte m’a particulièrement touchée, notamment parce que cette pièce est liée à la région de Mascara.
Cela montre qu’au-delà de l’objet lui-même, il y a toute une histoire derrière chaque pièce. C’est justement cette histoire que je cherche à retrouver.

Parmi toutes vos acquisitions, quelle est la pièce qui vous a le plus marquée ?
C’est sans doute la moukahla.
Je l’ai achetée dans une maison de ventes aux enchères située dans le sud de la France. Elle a une particularité qui m’a beaucoup touchée : selon les informations dont je dispose, elle a ensuite été détenue par un officier de l’armée française.
Elle aurait donc été initialement entre les mains d’un Algérien avant de passer entre celles d’un militaire français.
Lorsque je l’ai récupérée, j’ai eu le sentiment de restituer une partie de cette histoire à mon peuple. Pour moi, c’était aussi une manière d’honorer la mémoire de ceux qui ont combattu.
C’est vraiment une pièce à laquelle je suis particulièrement attachée.
Que ressentez-vous lorsque vous recevez l’un de ces objets ?
Lorsque j’ouvre un colis et que je découvre l’objet, il y a toujours une émotion qui monte.
Je pense à nos grandes figures de la guerre de libération, à Hassiba Ben Bouali, à Lalla Fathma N’Soumer et à toutes ces femmes et ces hommes qui ont marqué notre histoire.
Pour moi, il était naturel de reprendre le flambeau.
Elles représentent des exemples pour nous. Aujourd’hui, je considère que c’est à mon tour de continuer, à ma manière, ce travail de mémoire.
Pourquoi est-il important pour vous de continuer cette démarche en 2026 ?
Parce que je considère que c’est à la fois un devoir et une responsabilité.
Nous devons préserver notre histoire et notre patrimoine. Ces objets ne sont pas simplement des pièces anciennes : ils racontent une partie de notre histoire.
C’est pour cela que je continuerai à chercher et à identifier ces objets. Lorsque mes moyens me le permettront, je continuerai aussi à les racheter afin qu’ils puissent un jour retrouver leur place en Algérie.


