Le 15 septembre 2018, Djamel Allam nous quittait à Paris, à l’âge de 71 ans. Huit ans plus tard, sa voix circule toujours, portée par une œuvre qui n’a jamais vraiment choisi entre les mondes. Chanson kabyle, chaâbi, rock, jazz, funk, pop, sonorités gnawa, musique électronique : tous ces langages ont traversé son parcours. Pourtant, ils n’effacent pas l’essentiel : une voix, une langue et un attachement profond à l’Algérie.
Né le 26 juillet 1947 à Ilmaten, dans la région de Béjaïa, Allam découvre la musique au conservatoire de Béjaïa. Il y travaille auprès de Sadek El Béjaoui et s’initie au chaâbi et à l’andalou. Mais rien, chez lui, ne restera enfermé dans une seule tradition. En 1967, il part pour la France, d’abord à Marseille, puis à Paris. Il travaille comme machiniste dans un théâtre et côtoie des figures telles que Georges Brassens, Georges Moustaki, Léo Ferré ou Bernard Lavilliers. Peu à peu, cette ouverture à plusieurs univers devient l’une des signatures de son œuvre. Il chante alors en français dans les cabarets parisiens, sans que rien ne laisse encore deviner le tournant à venir.
« Ourtsrou »
Son retour en Algérie, au début des années 1970, change la donne. Il travaille à la Chaîne 3 et dirige la Voûte, lieu emblématique de la musique live à Alger. C’est dans ce contexte qu’une rencontre avec le peintre M’hamed Issiakhem va réorienter son parcours.
Un soir où Allam interprète Ferré et Brassens, Issiakhem lui pose une question simple : pourquoi ne chante-t-il pas en kabyle ? Son argument l’est tout autant : Ferré et Brassens trouveront toujours des interprètes ; la chanson kabyle, elle, a besoin de ceux qui choisissent de la défendre. Allam répond par une ballade, « Ourtsrou » (« Ne pleure pas »), restée l’un des titres emblématiques de son répertoire. Plus qu’un premier morceau, elle marque le moment où un artiste trouve dans sa propre langue un espace de création, sans renoncer aux influences accumulées ailleurs.
Une discographie éclectique
À partir de là, Allam ne se contente pas de chanter en kabyle . Il cherche comment faire entrer cette langue dans des formes musicales capables de circuler bien au-delà de son territoire. En 1974 paraît Arjouth, son premier album, qui installe rapidement son nom dans le paysage musical algérien et auprès du public de la diaspora. Sa discographie se construit ensuite par étapes : Argu, Si Slimane, Salimo, Mawlûd, Le Chant des sources, Gouraya, Mara Dioughal et Le Youyou des anges. Autant de jalons pour un artiste qui ne cherche jamais à reproduire une formule lorsqu’il peut la déplacer.
Cette évolution culmine avec Les rêves du vent, publié en 1978. Arrangé par Jean Morlier et enregistré avec des musiciens français et kabyles, l’album ouvre largement son univers vers le jazz-rock, le funk, la pop psychédélique et des arrangements progressifs. Les instruments et motifs de la chanson kabyle y rencontrent alors les textures électriques et les codes de la pop occidentale.C’est sans doute là que se joue l’essentiel de sa démarche : élargir l’espace de circulation de la chanson kabyle plutôt que la moderniser en la déracinant.
Une musique sans frontières
Ce qui frappe aujourd’hui dans la musique de Djamel Allam, c’est son refus de choisir entre tradition et modernité. Il ne s’agit pas, chez lui, de juxtaposer des instruments « traditionnels » à des sonorités occidentales pour fabriquer une musique de démonstration. Au contraire, il organise une circulation constante des formes. À la fin des années 1970, alors que la chanson kabyle cherche encore sa place dans les grands espaces médiatiques et scéniques algériens, Allam invente déjà une autre manière de faire entendre sa langue. Il la sort du cadre communautaire sans la rendre folklorique pour des oreilles occidentales.
Allam poursuit ses explorations : rock, jazz, funk, pop, sonorités gnawa, puis, plus tard, textures électroniques s’invitent dans son univers sans que celui-ci perde son ancrage. Il ne s’agit jamais de faire « moderne » à tout prix, mais de faire circuler une musique qui refuse d’être assignée à une seule origine. C’est aussi ce qui explique pourquoi sa discographie résiste aux catégories trop simples. Elle raconte moins une succession de styles qu’une recherche continue autour d’une même question : jusqu’où peut-on emmener une chanson née dans un territoire sans lui faire perdre ce qui la constitue ?
L’oiseau minéral
Chanteur, auteur, compositeur et musicien, Djamel Allam ne limite pas son activité à la chanson. Son parcours traverse aussi le cinéma et le théâtre : il compose pour plusieurs films et apparaît comme comédien dans Fort Saganne. Cette ouverture à d’autres disciplines renforce cette impression de mouvement permanent qui caractérise son œuvre. Même lorsque les arrangements changent, certains éléments restent immédiatement identifiables : une voix, une manière de phraser et un rapport particulier à la mélodie. S’y ajoute une volonté de faire dialoguer plusieurs univers sans en sacrifier aucun. Tahar Djaout l’avait décrit comme un « oiseau minéral », formule qui résume bien cette tension entre enracinement et mouvement : un oiseau pour la liberté, le déplacement, le refus des frontières ; minéral pour ce qui demeure attaché à une terre, à une mémoire, à une origine.
Djamel Allam nous a quittés le 15 septembre 2018, après avoir affronté une longue maladie. Il a été enterré à Béjaïa, dans sa ville natale. Quelques mois après sa disparition, l’Académie Charles Cros lui a décerné, à titre posthume, un Coup de Cœur Musiques du Monde pour In Memoriam. Toutefois, les hommages ne suffisent pas à mesurer ce qui reste d’un artiste. Il y a les disques, les archives, les scènes, mais surtout les chansons qui reviennent sans prévenir. Ainsi, Djamel Allam aura contribué à inscrire la chanson kabyle dans une histoire plus vaste des musiques en mouvement.


