Dans les Aurès, la sauvegarde du patrimoine ne peut plus se limiter à la conservation des pierres, des dechras anciennes ou des savoir-faire menacés. Elle passe aussi par celles et ceux qui vivent sur ces territoires, les connaissent et peuvent contribuer directement à leur transmission. C’est sur cette conviction qu’Agir Villages Aurès construit depuis plusieurs années une démarche citoyenne, à la croisée du patrimoine, de la culture et de l’action locale.
Fondé par quelques membres, puis élargi progressivement, le collectif mène depuis quatre ans des actions de sensibilisation. Il cherche à faire émerger des solutions concrètes face à la dégradation du patrimoine bâti. Cette situation est parfois aggravée par les problèmes liés à la propriété privée. C’est notamment le cas de certains greniers collectifs, qui rendent les interventions complexes.
L’objectif n’est donc pas de se substituer aux acteurs locaux. Il s’agit plutôt de créer des passerelles entre habitants, associations, artisans, experts et institutions. Agir Villages Aurès accompagne les associations, construit les programmes et identifie les compétences. Le collectif s’appuie surtout sur celles et ceux qui connaissent intimement les villages, leurs familles, leurs artisans et leurs savoir-faire.
Du village patrimonial au village-école
Cette approche prend une dimension particulièrement concrète avec les chantiers-écoles. Celui de Ghoufi a ainsi permis de réunir des participants venus de différentes régions du pays autour d’un même objectif : apprendre les techniques traditionnelles directement auprès de celles et ceux qui les pratiquent encore.
Les artisans de Tkout ont notamment été mobilisés comme transmetteurs. La poterie, la construction traditionnelle, la découverte du patrimoine et les rencontres avec les acteurs du territoire ont ainsi été intégrées au programme. Le principe est simple : il ne s’agit pas seulement de montrer un savoir-faire. Il faut aussi créer les conditions pour qu’il soit appris, pratiqué, puis transmis.
Le village devient alors un lieu de transmission, pas seulement un lieu que l’on vient visiter.
Cette philosophie permet également de dépasser les frontières géographiques du territoire. Un artisan de Tkout peut transmettre à un étudiant venu d’Alger. Une artisane peut aussi partager son savoir avec une participante venue d’une autre région. Une expérience menée dans un village peut ensuite être adaptée ailleurs. Le patrimoine devient ainsi un espace de circulation des connaissances.
Cette démarche s’appuie sur un écosystème de partenaires complémentaires. Elle associe notamment le Club Tourab, Capterre, l’Université de Biskra, Izourane Algérie. Elle repose également surles associations locales Thafsouine à Menaa, Amzrou à Ghoufi et Idles à Tkout.
Agir Village Aurès repose sur une complémentarité entre les structures. Les associations locales apportent leur connaissance du territoire et leur proximité avec les habitants. De son côté, Agir Villages Aurès construit les programmes, assure la mise en relation et mobilise les compétences nécessaires.
La démarche entend surtout replacer les habitants au centre de la sauvegarde, non comme simples bénéficiaires, mais comme acteurs du patrimoine. Des personnes engagées comme Adel Kassimi, Rachid El Abdi et Hammoudi Kalla participent ainsi à cette dynamique locale. Leur implication contribue à transformer la sensibilisation en action concrète.
Souhila Guerfi, la modernité au service de la mémoire des Aurès
À l’origine de cette dynamique, Souhila Guerfi entretient un lien personnel avec les villages des Aurès. Née à Batna, elle grandit dans une famille où le livre, la connaissance et la transmission occupent une place centrale. Son père compte parmi les premiers libraires de Batna après l’Indépendance. Il s’oriente ensuite vers l’imprimerie et l’édition.

Son parcours la conduit ensuite vers l’informatique, la recherche et l’enseignement supérieur en France. Elle y obtient un doctorat et travaille notamment sur l’intelligence artificielle, l’analyse de données et la vision 3D. Malgré cette trajectoire scientifique et technologique, le lien avec les Aurès demeure constant.
Elle revient chaque été en Algérie et découvre progressivement les villages avec un regard différent. Entre la modernité des nouvelles technologies et la mémoire des territoires, elle revendique une forme de double appartenance culturelle.
« J’ai toujours été quelque part entre la modernité et la tradition. » Souhila Guerfi
Cette position nourrit une autre conviction : les villages doivent avoir accès à la culture autant que les grandes villes. Expositions, littérature, cinéma, théâtre, rencontres artistiques . Pour Souhila Guerfi, le village ne doit pas être uniquement un décor patrimonial. Il doit rester un lieu de vie, de création et d’échange. Il doit également pouvoir montrer sa culture et ses créateurs.
Menaa, restaurer pour transmettre
À Menaa, le prochain chantier-école sera consacré à la réhabilitation de l’entrée de la dechra. Ce village millénaire se situe à 85 kilomètres au sud de Batna. Il possède une architecture amazighe auressienne aujourd’hui fragilisée par le temps et le manque d’entretien.
Au-delà de la restauration de cet espace, le projet entend sensibiliser les habitants et transmettre des techniques traditionnelles de construction et de préservation. L’enjeu est donc à la fois patrimonial et pédagogique : restaurer, apprendre et faire participer.
Cette démarche prolonge un travail mené sur les réseaux sociaux. Ces plateformes ont permis au collectif de diffuser des photographies, des archives et des récits. Elles ont également contribué à sensibiliser un public plus large à la richesse des Aurès. Cependant, pour Agir Villages Aurès, la mobilisation ne peut pas rester virtuelle. Elle doit désormais se traduire par des rencontres, des apprentissages et des actions concrètes sur le terrain.
« On peut publier, partager, commenter… mais à un moment donné, il faut aller vers le terrain. Il faut rencontrer les gens. Il faut écouter. » Souhila Guerfi
L’enjeu dépasse finalement la seule restauration d’un édifice. Il s’agit de redonner aux villages leur rôle dans la production et la transmission de la culture, en faisant des habitants les premiers gardiens, mais aussi les premiers acteurs de leur patrimoine.
Préserver un savoir-faire, ce n’est donc pas seulement le conserver dans une mémoire ou derrière une vitrine. C’est permettre à quelqu’un de l’apprendre, de le pratiquer et de le transmettre à son tour.










