À Marseille, l’artiste franco-algérienne transforme le Panorama de la Friche la Belle de Mai en plateau de cinéma. Avec Les rêves n’ont pas de titre, elle associe souvenirs familiaux, archives militantes et récits de la décolonisation. Ainsi, l’image devient à la fois mémoire, fiction et outil d’émancipation.
Il faut d’abord franchir un décor de cinéma pour pénétrer dans l’univers de Zineb Sedira. Un plateau, des éléments de scénographie et une boîte en bois : l’envers du décor annonce déjà le jeu proposé au visiteur. À Marseille, au Panorama de la Friche la Belle de Mai, Les rêves n’ont pas de titre invite ainsi à regarder le cinéma autrement. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu où l’on raconte des histoires, mais aussi d’une machine à fabriquer la mémoire.
Présentée pour la première fois en France sous cette forme, l’installation avait été conçue pour le pavillon français de la 59e Biennale de Venise. Elle y avait reçu une mention spéciale du jury. Sedira en conserve ici deux éléments essentiels : le film qui donne son titre à l’installation, réalisé en 2022, et un décor inspiré de F for Fake (Vérités et Mensonges) d’Orson Welles. Le dispositif paraît simple. Pourtant, il se révèle très efficace. Avant même que l’écran ne s’allume, le visiteur comprend que toute image est construite.

Le mensonge comme point de départ
Le choix d’Orson Welles n’est pas un simple clin d’œil de cinéphile. Il constitue la clé de voûte du projet. Dans F for Fake, Welles brouille les frontières de la vérité, du mensonge, du documentaire et de la fiction. Sedira reprend cette mécanique pour poser une question politique : qui raconte l’histoire, depuis quel point de vue et avec quelles images ? À l’entrée de l’installation, le décor reconstitué joue ainsi avec les attentes du visiteur. On croit découvrir les coulisses d’un film. Peu à peu, on comprend qu’il s’agit surtout de celles de la mémoire. Le cinéma n’est jamais neutre. Il cadre, sélectionne, coupe et rejoue. Il oublie aussi.
Depuis plus de vingt-cinq ans, Zineb Sedira travaille sur ces zones de friction. Née à Paris en 1963 de parents algériens, l’artiste a construit une œuvre nourrie de photographies, de films, d’archives et de témoignages. Elle s’intéresse aux déplacements, aux héritages et aux récits restés à la marge des histoires officielles. Chez elle, l’archive n’est pas un mausolée. Elle devient une matière vivante, que l’on peut remonter, déplacer ou réinterpréter. Avec Les rêves n’ont pas de titre, cette démarche prend une forme résolument cinématographique.

Une histoire d’amour avec le cinéma
La pièce maîtresse est une salle de projection grandeur nature. Elle s’inspire de celle où son père emmenait Zineb Sedira dans les années 1960, dans la banlieue parisienne. Le souvenir familial devient ainsi un espace collectif. Dans cette salle obscure, son histoire personnelle dialogue avec celle d’une génération qui croyait au pouvoir politique des images. Le film dure vingt-quatre minutes. Sedira y est tour à tour narratrice, actrice, metteuse en scène, chanteuse, danseuse et personnage. Elle entre dans le cadre, en sort, puis réapparaît sous différentes formes. Son identité circule de l’Algérie à la France et au Royaume-Uni. Le montage lui permet ainsi de rapprocher des fragments que l’histoire officielle a souvent séparés.
Le point de départ est l’indépendance algérienne et, plus largement, l’effervescence politique et culturelle des années 1960 et 1970. Mais Sedira ne réalise ni documentaire historique ni récit commémoratif. Elle fouille plutôt la mémoire du cinéma militant et des luttes anticoloniales. Elle y retrouve les rêves d’une époque où l’image pouvait devenir une arme, un espace de résistance et un moyen de solidarité internationale. Le film reprend notamment des extraits de La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo. Sedira découvre le film à Londres dans les années 1990. Il faudra pourtant attendre 2004 pour le voir projeté en France. D’autres œuvres plus confidentielles apparaissent aussi, comme Les Mains libres ou Tronc de Figuier d’Ennio Lorenzini. Ce dernier film a longtemps été considéré comme perdu avant d’être retrouvé dans des archives cinématographiques. Ce travail d’exhumation donne au film une dimension presque archéologique. Sedira ne collectionne pas les images pour leur valeur patrimoniale. Elle les remet en circulation.

Faire danser les archives
C’est peut-être là que l’œuvre devient la plus réjouissante. Pourtant, Les rêves n’ont pas de titre n’est pas une leçon d’histoire. Sedira refuse la solennité qui accompagne parfois les récits de la décolonisation. Elle préfère le mouvement, la musique, la danse et la performance. Elle convoque Frantz Fanon et évoque la lutte pour l’indépendance algérienne, les discriminations et les humiliations. Mais elle fait aussi surgir la fête, le chant et le plaisir de se retrouver. À plusieurs reprises, le film bascule dans une forme de comédie chorale. Sur Express Yourself de Charles Wright, l’artiste danse devant un fond vert. Elle joue avec les artifices du cinéma tout en les révélant.
Ce qui pourrait sembler contradictoire devient alors le cœur de son propos : pour raconter une histoire vraie, il faut parfois passer par la fiction. Sedira multiplie les doubles, les apparitions et les changements de rôle. Elle se représente même dans le décor réel et sous la forme d’une petite silhouette évoluant dans une maquette. Le procédé pourrait paraître ludique. Pourtant, il porte une dimension politique forte. L’artiste refuse d’être enfermée dans une identité unique. Algérienne, française et britannique par son parcours, fille de migrants, artiste, cinéaste et femme : elle transforme cette pluralité en espace de liberté.

Le cinéma comme territoire sans frontières
Autour d’elle apparaissent des proches, des artistes, des commissaires et des collaborateurs. Tous participent à cette histoire collective. Ils rejouent, chantent et dansent. Ainsi, ils deviennent les personnages d’un récit qui dépasse largement l’autobiographie. Car ce que Sedira raconte finalement n’est pas seulement son histoire. C’est aussi celle d’une génération pour laquelle le cinéma fut une promesse d’émancipation. Une génération qui croyait possible de faire circuler les images comme les idées et de créer des liens d’Alger à Paris, Rome ou Londres, puis vers d’autres territoires.
Le titre de l’œuvre, Les rêves n’ont pas de titre, prend alors la forme d’une déclaration. Les rêves échappent aux catégories. Ils ne connaissent ni frontières nationales, ni identités figées, ni classifications historiques. Ils peuvent être interrompus, oubliés ou censurés. Ils peuvent aussi resurgir des archives. C’est précisément ce que fait Sedira : elle réactive des images qui semblaient appartenir au passé pour leur donner une nouvelle actualité. Son œuvre ne cherche pas à ressusciter naïvement les utopies des années 1960 et 1970. Elle demande plutôt ce qu’il en reste aujourd’hui.
Les rêves n’ont pas de titre / Zineb Sedira est présentée au Panorama de la Friche la Belle de Mai, à Marseille, jusqu’au 27 septembre 2026. L’exposition est ouverte du mercredi au dimanche après-midi.


