Depuis le 15 mai et jusqu’au 30 septembre 2026, la Bibliothèque de l’Alcazar, à Marseille, accueille l’exposition Images voyageuses dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026. Celle-ci explore des thèmes qui traversent l’histoire de l’humanité : « Arriver », « Partir » et «Revenir ».Parmi les dix artistes méditerranéen.ne.s qui se partagent cette exposition, on retrouve les algériennes Amina Temmam et Khadija Mouffok, alias Gigi. Cette dernière est autrice de plusieurs bandes dessinées ayant pour toile de fond la ville d’Alger, et architecte installée en France depuis bientôt trois ans. Avec ce double regard autant habitué aux monuements qu’aux œuvres d’art, Gigi présente au cours de cette exposition un triptyque né d’une intuition simple mais structurante : on ne découvre jamais une nouvelle ville sans redécouvrir la sienne.

Parler d’Alger différemment
Comme tous les artistes, Gigi a ses inspirations, ces éléments déclencheurs qui peuvent naître d’une idée ou d’une œuvre d’art. Pour elle, le point de départ a été la découverte du livre Les villes invisibles d’Italo Calvino. De cette lecture, l’artiste sort confortée dans un questionnement qui la travaille depuis des années : comment parler de sa ville natale sans tomber dans le “misérabilisme” ou dans une forme de nostalgie romancée ? Ce livre lui fait l’effet d’une « épiphanie », selon ses propres mots, avec la certitude que sa ville natale, Alger, peut devenir la grille de lecture de toutes les villes qu’elle découvre.
Cette intuition, Gigi a voulu la tester presque comme une scientifique. En découvrant plusieurs villes du pourtour méditerranéen, dont Marseille, Naples et Séville, la dessinatrice s’est rendu compte de la véracité de sa thèse : « Découvrir ces villes-là […] m’a donné envie de parler d’Alger », explique-t-elle.
Arriver pour comprendre d’où l’on vient
La thématique « Arriver, Partir, Revenir » n’était pas étrangère à Gigi.. Ses différentes œuvres sont marquées par le départ, la mémoire, voire une certaine forme d’identité qu’il faut apprendre à découvrir. Elle confie elle-même à Dzdia : « J’avoue que c’est plutôt la thématique Arriver qui m’a le plus parlé, parce que je trouvais qu’elle raisonnait beaucoup plus avec les idées qui commençaient un peu à cogiter dans un coin de ma tête. » L’arrivée. C’est le moment où l’on pose le pied sur une nouvelle terre. Un lieu à la fois redouté et prometteur. Pourtant, il est difficile de ne pas penser au « chez-soi » qui nous a vus grandir, même lorsqu’on l’a quitté, par choix ou par nécessité. Cette nostalgie est souvent représentée sous le prisme de ce que Gigi définit comme un « certain misérabilisme » et des «représentations plutôt stéréotypées ». Un piège que Gigi a absolument voulu éviter, en refusant de s’appuyer uniquement sur le souvenir personnel pour privilégier le visuel d’autres villes, d’autres ailleurs à découvrir.
Ébauche des villes-mères
De ces diverses réflexions, Gigi a créé le projet « Ébauche des villes-mères », jeu de mots entre la « ville-mère », qui désigne la ville d’origine, et les « villes-mer », du fait de leur caractère méditerranéen, bien qu’elles ne soient pas toutes côtières, comme c’est le cas de Séville. Sur ce point, qui interroge Gigi, l’architecte précise que dans son art, la mère « n’est pas vraiment un objet physique, mais une sorte d’état d’âme ».
Sa part de l’exposition se scinde en trois comic strips, consacrés successivement à Séville, Naples et Marseille : « L’idée, c’était vraiment que l’histoire se décline un peu sous forme d’un arpentage […] sensible de ces trois villes-là. » Chaque planche fonctionne alors comme un miroir tendu vers Alger.
La construction des images repose sur une tension constante. Réalité, souvenir et rêve se répondent. Gigi a volontairement brouillé leurs frontières. « Ça me tenait aussi un petit peu à cœur de brouiller un peu la frontière entre cette perception en temps réel qu’on a de la ville qu’on est en train de découvrir, les souvenirs de sa ville natale […] mais aussi une troisième dimension qui est plutôt celle du rêve. » Un rêve où la ville natale peut prendre toute la place, être déformée, fantasmée. Dans l’art de Gigi, la ville natale occupe tout l’espace : elle se retrouve autant projetée dans les rues des nouvelles villes découvertes que dans l’imaginaire.
Une découverte à poursuivre
Gigi a donné à son travail le nom d’« ébauche », un baptême volontairement inachevé, car elle sait qu’elle va le poursuivre : « À partir du moment où il implique l’exploration et la découverte de nouvelles villes, c’est un projet forcément qui va s’inscrire dans le temps long et qui est voué à évoluer », confie-t-elle, avant d’ajouter qu’elle ressent aujourd’hui le besoin de prendre le temps de travailler et de réfléchir à ces thématiques, pour ensuite nourrir son art.








