Propos recueillis par Thoria Smati
Certains écrivains ne se contentent pas de raconter des histoires. Ils viennent gratter là où ça résiste, jusqu’à ce que quelque chose craque et laisse passer un peu de lumière. Moon’s, l’autrice que nous recevons aujourd’hui, fait partie de ces plumes qui écrivent comme on filme, ou comme on met le feu à quelque chose. Elle a publié deux romans chez Hello Éditions : « Les Méchants garçons » en 2025, puis « Mauvais genre » en 2026.

Mettre des mots sur ce qui brûle encore
On décrit souvent ton écriture comme cinématographique. Qu’est-ce que cela dit vraiment de toi, et qu’est-ce que cela peut, à l’inverse, cacher ?
Mon éditeur lui-même me l’a dit la première fois qu’il m’a appelée pour me dire que mon manuscrit était retenu. La remarque est revenue plusieurs fois. Mes lecteurs me l’ont fait remarquer, mes enfants aussi, notamment mes filles, qui ont été mes premières lectrices. Mes romans sont très visuels, mais ce n’est pas un effet recherché pour faire cinéma. C’est avant tout une manière de raconter. J’ai toujours été sensible à cette écriture anglo-saxonne qui consiste à dire : « Show, don’t tell », donc montrer plutôt qu’expliquer. Je préfère placer le lecteur au cœur d’une scène plutôt que de lui dire ce qu’il doit ressentir. Je veux qu’il entende les silences, qu’il voie les regards, qu’il ressente les tensions.
Une écriture du souffle et du fracas
Ta plume possède déjà une identité très reconnaissable. Qu’est-ce qui, dans ce style, relève d’un choix assumé, et qu’est-ce qui te semble encore être un pari, une prise de risque ?
C’est un choix pleinement assumé, même si c’est peut-être aussi une forme de prise de risque. En réalité, cette approche s’est imposée à moi très naturellement. Je suis ce que l’on appelle une « plantser » : je ne suis ni totalement architecte de mon récit, ni totalement dans une écriture d’instinct. Je combine les deux. J’ai une idée de départ, une direction, une ossature, mais je laisse aussi l’histoire me surprendre et les personnages évoluer au fil de l’écriture. Le récit prend alors de l’ampleur et se précise avec le temps. Ce qui est particulier avec ce livre, c’est qu’il a été commencé en 2017, notamment avec le premier chapitre, puis laissé en suspens. C’est seulement en 2024 que j’ai ressenti le besoin de reprendre mon stylo et de poursuivre son écriture. Je sentais que quelque chose avait mûri et que le texte avait gagné en épaisseur.
Les méchants garçons
Ton premier roman, Les Méchants garçons, publié en 2025, est construit autour des quatre éléments. Est-ce que cette structure t’a portée ou est-ce qu’elle t’a parfois donné l’impression de te contraindre ?
Effectivement, le premier tome est construit autour des quatre éléments. Je ne les ai jamais considérés comme une contrainte. Au contraire, ils ont constitué la colonne vertébrale du roman. Chacun d’eux a une fonction particulière dans le récit. L’eau ouvre le roman : elle évoque les émotions, les secrets et l’introspection. Vient ensuite l’air, qui représente la pensée et le questionnement. Puis la terre, qui symbolise la stabilité. Enfin, il y a le feu. Comme il y a quatre éléments, je ne pouvais pas le laisser de côté. Il traverse donc tout le récit. Il porte la passion, mais aussi la transformation, la destruction et parfois même l’autodestruction.

Dans Mauvais genre, ton univers glisse vers le silence, le bruit, l’obscurité et la lumière. Qu’est-ce qui t’a amenée vers ce basculement ?
La lumière touche à quelque chose d’essentiel. Dans le second tome, le basculement s’est imposé naturellement à moi. Je quitte les éléments du monde visible pour explorer des forces plus impalpables, immatérielles. Le silence, le bruit, l’obscurité et la lumière jalonnent tout le récit. Cette transformation s’est faite d’elle-même, parce que les personnages ne luttent pas seulement contre le monde extérieur, mais aussi contre ce qui se joue en eux. Le silence devient alors un personnage à part entière. Il exprime tout ce qui ne peut être formulé : les blessures enfouies, les non-dits et les absences. À l’inverse, le bruit traduit les idées qui s’entrechoquent, la culpabilité, la peur et la révolte. L’obscurité incarne le territoire des secrets et de l’enfermement, tandis que la lumière symbolise une possible reconstruction. À ce titre, je qualifierais le tome 2 de roman du souffle, tandis que le premier serait celui du fracas. Le fracas révèle les blessures, alors que le souffle permet enfin de les entendre.

« J’écris pour me parcourir »
Alors, jusqu’où acceptes-tu de laisser transparaître ta propre vulnérabilité dans ce que tu écris ?
Je ne pense pas que la vulnérabilité d’un écrivain réside dans le fait de livrer sa vie personnelle. Elle réside plutôt dans les questions qu’il accepte de se poser sans forcément y répondre. Je ne pratique pas l’autofiction. Mes personnages ne sont pas moi. La seule chose qui soit réellement vraie dans cette histoire, c’est l’inondation que j’ai vécue dans mon appartement. En revanche, je crois qu’on n’écrit jamais totalement à distance de soi.
Je voulais aussi aborder une question importante dans tes deux œuvres : la place du corps. Le vois-tu comme une matière brute à travailler ou comme un langage à part entière ?
Je suis touchée par ta question et j’ai envie de te répondre ceci. Oui, le corps occupe une place très forte dans mes scènes. Il y a d’abord une phrase de Michaux qui correspond particulièrement à ce que tu évoques : « J’écris pour me parcourir ». Cette phrase me parle beaucoup, même si, pour ma part, je dirais plutôt : j’écris pour me nourrir. Je n’écris pas pour me raconter, mais pour explorer. L’écriture devient alors une manière de traverser des territoires humains, d’approcher une matière brute faite d’émotions, de contradictions, de fragilités et de forces. Ce sont des choses que je ne pourrais peut-être pas rencontrer autrement.
Cependant, cherches-tu quand même à offrir au corps une image, presque un tableau, ou à l’inscrire dans une expérience où chaque mot devient une sensation, dans un sens presque baudelairien ?
Oui, en réalité, j’aimerais que mes personnages puissent offrir bien davantage qu’une simple image ou qu’un tableau. J’aimerais qu’ils ouvrent un espace dans lequel le lecteur puisse se reconnaître, où chaque mot puisse faire naître une émotion particulière. Sans aucune prétention, bien évidemment, mais je crois que derrière chaque mot, il y a une histoire, un geste, une blessure, une faille, une part d’humanité.
Une écriture cinématographique
Si ton écriture paraît cinématographique, ton pseudonyme, lui, possède une symbolique presque cosmique. Que représente Moon’s pour toi ?
Moon’s est simplement un surnom que l’on m’a donné lorsque j’étais adolescente et que j’ai conservé parce qu’il me correspond. Ce qui est intéressant, c’est que cette symbolique rejoint naturellement des thèmes qui traversent mon écriture. Tu évoques la lumière et l’obscurité, le calme et le trouble. Je crois que cette dualité existe en chacun de nous. Moon’s n’est donc pas une construction littéraire, mais une identité personnelle. Mes proches m’appellent ainsi, et je m’y reconnais. J’aime la complémentarité de ces deux astres que sont la lune et le soleil. D’ailleurs, mon prénom, Mounira, signifie « lumière ». Finalement, Moon’s, Mounira, l’ombre et l’éclat forment un ensemble qui me ressemble.
Cette reconnaissance qui commence à grandir autour de toi, comment la ressens-tu ? Est-ce quelque chose qui te rassure ou plutôt une forme d’exposition qui te rend plus vulnérable ?
Je la ressens avant tout avec une immense gratitude. Je la perçois comme une forme de reconnaissance, mais surtout comme une rencontre, un moment où chacun peut se retrouver dans ce que j’ai voulu transmettre. Cela me touche beaucoup. Ce n’est pas tant quelque chose qui me rassure qu’une émotion qui me touche au plus près de moi-même. Je me dis alors que j’ai peut-être touché quelque chose de très humain.
Qu’aimerais-tu que l’on retienne de toi aujourd’hui, à ce stade de ton parcours ?
Je n’aimerais pas seulement qu’on retienne les histoires que j’ai racontées, mais la façon dont j’ai essayé de regarder l’humain. J’espère aussi que mon regard croisera celui d’autres personnes avec qui j’aurai la chance d’échanger et de partager.


