Au Quartier latin, les touristes lèvent les yeux vers le Panthéon, la Sorbonne ou les façades haussmanniennes. Plus rares sont ceux qui savent que ces rues furent aussi celles des ouvriers, étudiants, artistes et militants algériens. De la Grande Mosquée de Paris au pont Saint-Michel, une visite guidée remonte le fil d’une mémoire longtemps reléguée, entre histoire coloniale, exil et luttes pour l’indépendance.
« Les Algériens ont longtemps foulé ce quartier. Ils y ont une histoire et elle mérite d’être partagée !»
Le Quartier Latin est l’un des plus vieux quartiers de Paris. Jardins élégants, monument du Panthéon et vestiges romains jalonnent quotidiennement le parcours de plusieurs milliers de touristes venus apprécier le cœur historique de la capitale française.
Mais depuis quelques mois, c’est un autre regard qui est offert de ces rues sinueuses et de ces quais de Seine pittoresques (classés au patrimoine de l’UNESCO).
Nadia Ayad, jeune guide autodidacte, passionnée d’histoire algérienne, embarque chaque mois un groupe de curieux dans une “redécouverte de la capitale”. L’idée ? Retracer “l’histoire de la communauté algérienne, son quotidien, ses luttes politiques et son apport culturel qui ont fait rayonner le Paris nocturne”. Une balade en cinq temps, qui démarre face à la Mosquée de Paris.
La Grande Mosquée de Paris, le minaret au centre du village
Centre incontournable du 5e arrondissement, la Mosquée de Paris est sans doute le bâtiment algérien le plus visible – et le plus visité – de Paris. Construite officiellement pour “commémorer le sacrifice des soldats musulmans morts au front durant la Première guerre mondiale” elle a été inaugurée il y a exactement 100 ans (en 1926). Mais son histoire est aussi intrinsèquement liée aux ambitions coloniales de la Ville de Paris, pondère Nadia Ayad.
“Ériger cette mosquée permettait à la France de mettre en avant son empire colonial. Dans un contexte de rivalité avec les autres puissances coloniales, elle cherchait aussi à valoriser sa politique envers les populations musulmanes.”.
“La présence de la Grande Mosquée au milieu du Quartier Latin c’était aussi un moyen stratégique de surveillance pour la Ville de Paris”, continue-t-elle, alors que les mouvements nationalistes algériens connaissent une montée en puissance au milieu des années 1920.

Les services de renseignement ciblent alors la Grande Mosquée,fondée et dirigée à l’époque par le théologien et diplomate algérien Si Kaddour Ben Ghabrit, où se rendent chaque vendredi les Algériens du quartier.
Les cafés-hotels de la Montagne Saint-Geneviève… “Ici, vivaient les Algériens”
C’est dans le quartier de la Montagne Saint-Geneviève qu’une grande partie des ouvriers algériens logaient. Aujourd’hui occupée par une série d’établissements chics à destination des touristes, son passé immigré contraste fortement avec son visage actuel.
“Dans ces cafés-hôtels qui servaient de foyers de travailleurs, on avait une immigration kabyle des plus précaires”. Des lieux qui ont subi, en pleine guerre d’Indépendance, “un harcèlement fiscal terrible” du célèbre préfet de police de l’époque, Maurice Papon.

“Beaucoup de Kabyles qui vivaient dans ces cafés-hôtels ont d’ailleurs participé à la construction du métropolitain parisien. Vous y penserez la prochaine fois que vous prenez le métro. Pour information, on remonte à 1910 les premières installations d’Algériens dans le quartier”, révèle la guide
Raconter une histoire de la répression
Un peu plus loin, rue Maître Albert, le café “Le Onze”, est l’un des rares vestiges encore debout de cette histoire oubliée. Celle de ces hôtels modestes où les Algériens se rassemblaient pour penser leur exil, s’organiser politiquement mais surtout communier au rythme du Oud.

Certaines grandes voix de l’immigration algérienne s’y produisaient à l’instar du chanteur kabyle Slimane Azem. “Lui qui utilisait beaucoup d’allégories, comme Jean de La Fontaine, pour dénoncer la colonisation… Les concerts qu’il donnait dans ces cafés étaient d’ailleurs très surveillés, la police y faisait même des descentes”, appuie Nadia Ayad.
“Criquet sort de ma terre, tu as tout mangé, ça ne t’appartient pas, ça m’appartient…” Slimane Azem qui compare le colon français au criquet dans Effeɣ ay ajrad tamurt iw
Non loin de là, l’université Panthéon-Sorbonne vient rappeler que les étudiants algériens ont aussi joué un rôle essentiel dans la lutte pour l’indépendance. Tractage, manifestations et travail politique qui ont servi de point d’appui au FLN sur Paris. Les mêmes étudiants qui, une après-midi pluvieuse d’octobre 1961, rejoignaient leurs compatriotes – toujours à l’appel du FLN – pour marcher pacifiquement contre le couvre-feu qui les ciblait.
“C’est peut-être l’un des rares objets palpables de notre balade…”, sourit plein d’amertume Nadia Ayad. Une stèle, rappelle cette histoire, celle du 17 octobre 1961. Les manifestants algériens, coincés sur le pont Saint-Michel, sont tabassés, fusillés et jetés dans la Seine. L’histoire d’une repression sanglante.
“Le problème des programmes scolaires français c’est qu’ils effacent totalement ces histoires et ces rapports coloniaux, de domination… Je suis dans cet objectif mémoriel et inconsciemment, je cherche une forme de réparation à nos ancêtres. Si on ne raconte pas ces histoires, elles finiront pas se perdre”, lâche Nadia Ayad les yeux à l’horizon.
Informations pratiques
📅 Prochaine Visite : Samedi 11 juillet 2026
🕟 Horaire : De 16 h 30 à 19 h
📍 Point de départ : Square Robert-Montagne, devant la Grande Mosquée de Paris (côté rue Georges-Desplas)
📍 Point d’arrivée : Pont Saint-Michel
⏱️ Durée : 2 h 30
🎟️ Tarif : 16,96 €


