Plus de dix ans après sa disparition, la légendaire chanteuse kabyle Chérifa renaît sur scène à travers “Chérifa l’insoumise”, une pièce musicale entre théâtre et chant. Le spectacle retrace le destin hors du commun de cette artiste. Celle qui a défié le patriarcat, dénoncé les violences faites aux femmes et marqué l’histoire de la chanson kabyle… avant de sombrer dans l’oubli. Reportage.
“De bergère à femme de ménage, à grande diva de la chanson kabyle… Elle a affronté le patriarcat, bravé les interdits c’est un exemple pour nous toutes”. Figure torturée et oubliée de la chanson kabyle, Nna Chérifa s’impose de nouveau sur le devant de la scène, plus de dix ans après son décès (à l’âge de 88 ans).
La dernière pièce musicale Chérifa l’insoumise, écrite et mise en scène par Nassima Chillaoui, nous immerge, à travers le théâtre et le chant, dans le parcours tumultueux et le répertoire enchanté de cette grande voix de la chanson kabyle.
“Elle chantait au nom des femmes battues et de celles qui n’ont pas de voix”
Les 11 et 12 juillet derniers, le Centre culturel algérien de Paris a accueilli deux représentations du spectacle devant un public curieux et majoritairement féminin. Des anciennes générations qui connaissent chaque mélodie de Chérifa. Mais aussi des plus jeunes qui “découvrent le nom et l’histoire d’une femme que notre grand-mère écoutait sans cesse sur cassettes”, révèle un groupe au sortir de la salle.
« C’est un trompeur, on le voit sur son visage, mais devant Dieu, il ne pourra pas s’échapper ! » – Chérifa dans l’un des couplets de son titre Echah Arnouyas, l’un des temps fort de la pièce.
“Elle a connu un parcours semé d’embûches dès son enfance. Bergère, on lui interdisait de chanter. Puis, mariée de force, elle a été trompée et abandonnée par son mari… Elle n’a jamais cessé de dénoncer ces injustices dans ses chansons. C’est une femme qui a bravé les interdits et rompu avec les codes du patriarcat. Il faut se rendre compte de ce que cela représentait à son époque. Elle chantait malgré les coups, les brimades de ses oncles et les trahisons de son mari”, révèle la metteuse en scène Nassima Chillaoui dans les couloirs du Centre Culturel Algérien.
Dans cette pièce de près de deux heures, les spectateurs sont surtout plongés dans cette trajectoire cabossée. Les humiliations familiales. Les trahisons. Les mariages imposés. Les violences ordinaires… La vie intime méconnue de Chérifa, exposée au grand jour.
“Elle chantait au nom des femmes battues, au nom de celles qui n’ont pas de voix, qui sont délaissées par leur mari. Elle n’hésitait pas à parler des violences que nos grands-mères ont vécues. Elle n’hésitait pas à aller de l’avant !”, insiste la chanteuse Sandra Hamaidi, elle qui a écouté des heures d’archives sonores pour incarner le rôle et la voix de Chérifa dans ce spectacle.
L’histoire d’une spoliation de ses oeuvres qui l’ont fait tomber dans l’oubli
Autrice de chants qui ont façonné le paysage musical algérien (Aya Zerzour, Azwaw, Sniwa d ifendjalen…), elle aura marqué des générations par son courage, ses paroles interdites et ce timbre de voix si particulier. Portée d’abord par un succès à la radio, elle se produit dans les plus grandes salles d’Algérie et de France, au point de remplir même le Zénith de Paris (13.000 fans réunis) lors de son dernier concert en 2006.
Tombée dans l’oubli à la fin de sa vie, les nombreuses cassettes vendues “ne lui ont pas permis de vivre de son art… », révèle la metteuse en scène. Avant de continuer, « Certains dans le show-business lui ont volé sa musique, ses chansons. Elle, qui n’a pas eu d’instruction, qui était analphabète, n’a pas su se protéger via le système des droits d’auteurs… Ne comptant plus que sur une maigre retraite et l’aide de sa nièce », insiste-t-elle, le regard figé sur le portrait d’une Chérifa qu’elle a pu rencontrer et interviewer à la fin de sa vie. Une rencontre qui a inspiré cette pièce mise en scène fin d’année 2025.
Une prochaine tournée en Kabylie et dans toute la France
Un spectacle qui a rouvert une mémoire et qui ne compte pas s’arrêter là. Après une pause cet été, « Chérifa l’insoumise » prendra la route de l’Algérie au mois d’octobre, avec des représentations prévues à Béjaïa et Tizi Ouzou. Avant une tournée en France, notamment à Nancy, Reims, Saint-Étienne et Lyon (plus d’informations et de dates dans la rubrique agenda sur Dzdia.com).
Des décennies après avoir bravé les interdits pour faire entendre sa voix, Chérifa continue de voyager portée par cette troupe et une nouvelle génération de femmes… Comme un symbole.


