L’Arabe sans nom qu’Albert Camus fait tuer dans L’Étranger a enfin droit à sa propre histoire. Avec le film L’Arabe, le réalisateur algérien Malek Bensmaïl filme le contrechamp de ce chef-d’œuvre de la littérature française. Adaptation libre du roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, le film porte à l’écran l’histoire de Moussa, cet arabe sans nom laissé dans l’ombre camusienne. Un voyage dans la mémoire algérienne, porté par un casting XXL : Nabil Asli, Dali Benssalah, la grande actrice palestinienne Hiam Abbass sans oublier Ahmed Benaïssa dans son dernier rôle au cinéma. Le film sort en France le 4 novembre 2026.
«J’ai tué un Arabe». Dans son œuvre la plus mythique, L’Étranger (1942), Albert Camus ne donne ni nom ni identité à cet « Arabe » que son personnage principal, Meursault, abat sur la plage. Le réalisateur algérien Malek Bensmaïl renverse la perspective avec son dernier film, intitulé justement L’Arabe.
Prévu dans les salles françaises le 4 novembre 2026, ce long-métrage de près d’1h40 livre au public français un contrechamp précieux de ce classique de la littérature française. Mais c’est surtout une réparation que vient signer Malek Bensmaïl en racontant l’histoire de celui qui n’avait même pas de nom.

Kamel Daoud incarné pour la première fois au cinéma
Le film est librement adapté du roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, première réponse littéraire critique du crime camusien. Il s’ouvre en 1996, à Oran, en pleine décennie noire. Kamel est alors un jeune journaliste qui documente l’Algérie déchirée par la violence terroriste.
Un soir, Haroun, retraité solitaire, l’approche pour lui livrer une histoire sidérante. Il serait le frère de « l’Arabe » assassiné dans L’Étranger d’Albert Camus. Cet arabe, dont le nom oublié était Moussa, devient alors le point de départ d’une enquête haletante. Un voyage dans le temps qui nous mène des cabarets d’Oran, où résonnent la poésie de Cheb Hasni, Rimitti, jusqu’aux plages du vieil Alger, là où Camus fait tuer l’Arabe ou plutôt Moussa.
Le dernier rôle d’Ahmed Benaïssa avant son décès
Interprété par Nabil Asli, le journaliste-écrivain Kamel Daoud est baladé dans le récit de Haroun, de l’Algérie du terrorisme à celle de la colonisation. Une succession de flashbacks à travers les époques qui rythme ainsi sa quête de vérité. Haroun fabule-t-il ? Dit-il la vérité ?
Haroun est lui incarné par l’acteur Ahmed Benaïssa, aujourd’hui décédé. Figure majeure du cinéma et du théâtre algériens, il vient signer ici son tout dernier rôle au cinéma. Une dernière interprétation émouvante dans la peau d’un ancien qui repasse sa vie en revue et entretient la mémoire de son frère, un Algérien, un “Arabe” sans nom.

Comme un clin d’oeil subtil à l’engagement de l’acteur, monument de la culture algérienne, qui a consacré sa vie à représenter les siens dignement. Que ce soit en tant qu’acteur dans Les Enfants de Novembre ou Le Silence des Cendres mais également en tant que metteur en scène au théâtre national algérien. L’Arabe lui rend aussi hommage.
Hiam Abbass en mère vengeuse
Dans ce casting de prestige, on compte également l’actrice franco-palestinienne, au darja maîtrisé, Hiam Abbass. Omniprésente dans le récit, elle tisse en toile de fond une relation dramatique mais fusionnelle avec son fils cadet, Haroun. Une fusion piégeuse qui imprègnait déjà le roman de Kamel Daoud (prix Goncourt 2015 du premier roman) et qui vient rejaillir dans L’Arabe. La star de 65 ans, aux collaborations XXL avec Steven Spielberg, Tom McCarthy ou encore Denis Villeneuve, reporte ici à l’écran un rôle qu’elle maîtrise à la perfection: celui de la mère tourmentée par un deuil sans fin.
Déjà vue dans Satin Rouge, Les Citronniers, Une famille syrienne ou encore la série Oussekine, elle continue l’incarnation avec brio. Le rôle d’une M’ma (le nom de la mère dans l’œuvre de Daoud) torturée et dont le regard triste fait porter tout le poids du frère disparu au jeune Haroun.
Dali Benssalah à fleur de peau
Petite histoire dans la grande: sous l’aile de Hiam Abbass c’est aussi Dali Benssalah qui crève l’écran (et l’affiche du film). Dans les longues séquences de flashbacks, l’acteur de 34 ans incarne ce fils modèle et sensible qui tente de vivre simplement malgré le souvenir de son frère assassiné, la violence de la guerre et cette solitude de la mère.
Propulsé sur le devant de la scène à Hollywood dans Mourir peut attendre, l’ultime James Bond avec Daniel Craig, l’acteur franco-algérien renoue ici avec ses racines et boucle une nouvelle étape de son parcours. D’ailleurs, c’est en Algérie que la carrière du Rennais décollait il y a 10 ans, lorsqu’il apparaissait dans un clip vidéo du groupe électro The Blaze. Tourné à Alger, le clip de la chanson Territory, qui compte aujourd’hui près de 150 millions de vues, révélait déjà son talent au grand public. De retour sur ses terres avec ce rôle dans L’Arabe, il confirme aujourd’hui la maîtrise de ce jeu à fleur de peau.
Un beau casting à retrouver dans les salles le 4 novembre 2026 pour la sortie française de ce film qui panse une vieille plaie. Après avoir longtemps hanté la littérature algérienne contemporaine, et l’écriture de Kamel Daoud en premier, le spectre d’Albert Camus continue donc toujours de planer sur la création algérienne postcoloniale, et ce, plus de 65 ans après sa mort.

