Il y a 46 ans, le 31 août 1980, la route de la corniche à Aïn Benian, à l’ouest d’Alger, emportait l’une des figures les plus lumineuses de la culture algérienne. Abderrahmane Amrani, universellement connu sous le nom de Dahmane El Harrachi, mourait dans un tragique accident de voiture à l’âge de 54 ans. Ainsi s’achevait le parcours d’un grand maître du Chaâbi, dont l’œuvre allait traverser les décennies sans jamais perdre de sa superbe.
D’El-Harrach aux cafés de Paris : la genèse d’un artiste hors norme
Benjamin d’une fratrie de onze enfants, Dahmane voit le jour le 7 juillet 1926 à El Biar. Fils d’un muezzin originaire de Djellal, dans la wilaya de Khenchela, installé à Alger dès 1920, il grandit dans les effluves populaires de Belcourt. Il s’établit ensuite dans le quartier populeux d’El-Harrach, qui inspirera son nom de scène.
Jeune, il s’initie au banjo et se passionne pour le jeu de Khelifa Belkacem. Déjà virtuose, il prête ses talents de musicien de studio aux grands noms des années 1940, parmi lesquels Hadj Menouar, Cheïkh Bourahla et surtout le regretté Cheikh El Hasnaoui. Avec ce dernier, il se produit dès 1952 au légendaire Café des Artistes, rue de Charonne à Paris.
En 1949, il franchit la Méditerranée pour s’établir en France, d’abord à Lille, puis à Marseille, avant de poser ses valises à Paris. C’est dans la capitale française, au cœur des cafés maghrébins de Barbès ou de la rue de Charonne, que s’écrit la légende de l’artiste. Costard-cravate l’hiver, costume bleu Shanghai l’été, sa silhouette est familière des ruelles parisiennes. Dans un coin de café, entre deux parties de cartes ou de loto des ouvriers immigrés, il griffonne dans son calepin des textes d’une acuité rare.

La révolution du Chaâbi : Chanter le vécu du peuple
Jusqu’alors, le répertoire du Chaâbi algérois s’appuyait rigoureusement sur le Melhoun, une poésie classique héritée des siècles passés, souvent confinée dans les sphères intellectuelles de la Casbah. Dahmane El Harrachi va briser cette tradition figée. Observateur lucide de son époque, il constate le décalage abyssal entre ces poèmes anciens et la dure réalité de l’immigration algérienne des années 1950 à 1970.
Auteur d’un répertoire colossal d’environ 500 chansons, il invente un nouveau langage poétique et musical. Avec sa voix rocailleuse si caractéristique, il chante le quotidien, la nostalgie du pays natal (el ghorba), les désillusions de l’exil, l’amitié et la famille. Il aborde aussi la rigueur morale, tout en dénonçant l’hypocrisie et l’ingratitude. Au banjo comme à la mandole, il impose un phrasé et une énergie nouveaux. Il s’affranchit ainsi des codes musicaux de son époque pour porter la voix des sans-voix.
Pendant la guerre d’indépendance, en 1956, il enregistre chez Pathé Marconi un premier disque majeur comprenant le chef-d’œuvre Behdja Bidha Ma T’houl (« Alger la blanche ne perdra jamais de son éclat »), suivi de Kifech Nennsa Biled El Khir. Longtemps marginalisé par le « politiquement correct » de l’époque, il reste surtout écouté en marge dans les bars et les cafés. Au début des années 1970, il obtient toutefois la reconnaissance de ses pairs lors du Festival de la Musique maghrébine à La Villette. En Algérie, il ne se produira officiellement en public qu’en 1974, triomphant enfin devant un public conquis à la salle Atlas d’Alger.
Ya Rayah
En 1973, il livre le titre qui scellera son immortalité : « Ya Rayah » (« Ô toi qui t’en vas »). Enregistrée sur un 45 tours dont la face A abrite Elli Fat Mat, la chanson s’adresse initialement aux travailleurs immigrés sacrifiés par la crise économique et la fin des Trente Glorieuses. C’est une radiographie poignante des départs, des promesses brisées et de la solitude de l’exil.
Vingt ans plus tard, en 1997, le regretté Rachid Taha insuffle à ce morceau une énergie rock-chaâbi incisive. Propulsé sur la scène internationale, repris en chœur par des millions de voix et adapté en plusieurs langues (indien, hébreu, espagnol, français), Ya Rayah se métamorphose en un hymne universel à la tolérance et au vivre-ensemble, résonnant des scènes de Bercy aux quatre coins du globe.
Une postérité vivante et l’héritage de Kamel
L’empreinte de Dahmane El Harrachi demeure indélébile. En plus d’un héritage musical monumental, il a légué à la télévision algérienne de précieux enregistrements live ainsi qu’un téléfilm tourné juste avant sa disparition, intitulé Saha Dahmane, dans lequel il interprète son propre rôle.
Cet héritage se prolonge aujourd’hui à travers son fils, Kamel El Harrachi. Auteur-compositeur-interprète, Kamel a choisi de poursuivre le travail de son père et de défendre à son tour le Chaâbi. À la mandole, il reprend plusieurs de ses chansons tout en développant son propre parcours musical. Il contribue ainsi à faire connaître le répertoire de Dahmane El Harrachi auprès de nouvelles générations, en Algérie comme à l’étranger.
Quarante-deux ans après sa tragique disparition, Dahmane El Harrachi reste ce grand architecte de la mémoire populaire, un poète visionnaire dont les mélodies continuent de raconter, avec une intemporelle justesse, les battements de cœur de l’âme algérienne et universelle.


