Baçira, conte musical signé par Fayçal Bellatar et Eloï Calame, est le seul spectacle algérien présenté cette année au MASA 2026 : Marché des Arts du Spectacle d’Abidjan, grand rendez-vous panafricain consacré aux arts de la scène. Joué le 13 avril 2026 au Palais de la culture d’Abidjan, le spectacle propose une création dont la sobriété ne doit pas tromper. Avec une évidence tranquille, Bellatar déploie une forme sensible et maîtrisée qui capte immédiatement l’attention.
Issu d’une résidence menée à Alger en 2023, avec le soutien de structures comme «Pro Helvetia», «L’Abri de Genève», l’Agence algérienne du rayonnement culturel (AARC) et 2Horloges, Baçira témoigne de la fertilité des collaborations entre les scènes africaines et les réseaux de création indépendants européens.
Derrière le dépouillement du dispositif se déploie une construction d’une grande cohérence. Une voix, une kora, et le dialogue avec Eloï Calame à la clarinette et aux machines. Pourtant, on ressort de Baçira avec le sentiment d’avoir traversé une expérience.
C’est l’histoire d’Abdennour, jeune marchand de Tlemcen, qui s’engage sur les mythiques routes transsahariennes du sel et de l’or. Mais très vite, la logique commerciale cède la place à une autre économie, celle de la transformation intérieure. Bellatar opère ce glissement avec une maîtrise sémantique précise. Les noms de lieux – Timimoun, le Hoggar, le Tassili, Séfar, jusqu’au Tinbuktou (Mali) en passant par la Mauritanie et le Niger – ne fonctionnent pas comme des repères géographiques mais comme des seuils. Chaque étape est une mue. La caravane devient métaphore.
« Cette route devient une métaphore : celle d’un passage, d’un déplacement intérieur, d’une circulation des idées, des croyances et des identités. Elle fait écho à une question centrale : que reste-t-il aujourd’hui de sacré dans un monde saturé de technologie, de vitesse et de bruit ? » note d’intention de Baçira
Cette dramaturgie de la transformation s’ancre dans une intertextualité assumée. Bellatar convoque La Conférence des oiseaux de Farid ud-Din Attar, grande oeuvre mystique persane du XIIe siècle. Le geste se distingue par son audace mesurée : il suggère une continuité spirituelle entre les traditions persanes et les circulations africaines, sans jamais l’imposer comme thèse. Il la laisse infuser.
Quand la musique devient état
La réussite musicale de Baçira tient à un refus fondamental : celui de l’illustration. Eloï Calame ne commente pas le récit et ne l’accompagne pas : il lui répond, parfois même le précède. La clarinette et les textures électroniques constituent une dramaturgie parallèle, autonome. Elles dialoguent avec la voix de Bellatar avec une précision presque chorégraphique. Le travail sur les silences est ici déterminant. Ils structurent l’écoute et creusent les espaces nécessaires pour que la parole déploie toute sa portée.
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Le passage par Timimoun constitue, à cet égard, un sommet du spectacle. La musique y atteint une densité particulière : résonances étirées, suspensions, respirations à la fois calculées et organiques. L’écoute bascule alors dans un autre registre. Ce n’est plus un concert que l’on perçoit, mais un état. La tradition soufie désigne ce moment par le terme hal, un état transitoire de grâce où la frontière entre écoute et perception intérieure se dissout. Bellatar évoque également une autre référence : Les Divas de Tagarabt de Karim Moussaoui, un docu-fiction consacré à la tahbasniwt Fatna Dahmani et à son orchestre d’Ahalil. Plutôt que de recourir au sampling, la musique d’Eloï Calame préserve une présence vivante, irréductible à la citation.
Le Sahara comme texte, la parole comme acte
Sur le plan dramaturgique, le spectacle propose une cartographie ambitieuse et symboliquement forte. En reliant Tlemcen au Mali via Timimoun, le Hoggar et le Tassili, Bellatar inscrit l’Algérie et plus largement le Sahara, non comme une frontière ou un obstacle, mais comme un lieu de passages, d’échanges et de sens. Les puristes relèveront que Séfar ne figure pas sur les tracés traditionnels de la route transsaharienne. Ils rappelleront aussi que celle-ci n’a jamais eu d’épicentre fixe. Contrairement à la Route de la Soie, elle se caractérise par une structure transnationale, polyphonique et sans centre. Bellatar en a conscience et assume une liberté géographique délibérée.
L’une des réussites du spectacle tient à la manière dont il traite la parole. Elle ne se contente pas de raconter : elle agit. Cette distinction, centrale en dramaturgie, est souvent revendiquée mais rarement tenue sur toute la durée d’un spectacle. Ici, elle s’impose pleinement. La voix de Bellatar module, ralentit et suspend le temps. Le conteur ne se limite pas à restituer : il transforme. Abdennour n’apparaît plus comme un individu, mais comme un vecteur, une conscience traversée par le monde.
À Abidjan, le duo a invité le public à chanter avec eux, et Bellatar a conclu le spectacle sur une mélodie inventée à l’instant avec la salle. Ce geste dit l’essentiel : Baçira ne se donne pas, il se partage.
Ces libertés prises avec la géographie et l’histoire participent peut-être de la force même du projet. Baçira ne prétend pas faire de l’histoire. Il fait de la mémoire ce qui est tout autre chose. Dans cette mémoire recomposée, quelque chose de vrai circule.
Baçira sera présenté le samedi 16 mai 2026 à 17h à la Basilique Notre-Dame d’Afrique à Alger. Organisé dans le cadre de la Journée du vivre-ensemble en paix, l’événement se déroule en partenariat avec l’Ambassade de Suisse en Algérie.

