Il y a des noms qui ne s’héritent pas : ils se méritent. Ce samedi 2 mai, le Centre culturel algérien de Paris accueillait une soirée dédiée au malouf constantinois, portée par Adlen Fergani, quatrième génération d’une des plus grandes dynasties musicales d’Algérie.
Rencontre avec un artiste qui assume un héritage majeur et qui construit, en parallèle, son propre parcours.
20h30, dans le quinzième arrondissement de Paris. La salle du Centre culturel algérien est pleine. L’atmosphère est déjà dense avant même la première note.
Le public – mélomanes avertis, nostalgiques de Constantine, curieux venus découvrir – sait où il met les pieds. Le nom Fergani n’a rien d’anodin. Et lorsque Adlen entre en scène, le doute disparaît : la soirée tiendra ses promesses. Le programme ? Une sélection pensée autour du malouf constantinois.
« On a fait un mélange de chansons constantinoises, en prenant en compte les demandes du public », confie-t-il à la sortie. « Il y avait une très belle ambiance, comme à chaque fois. Je suis très content. »
Les noubas s’enchaînent, les cordes dialoguent et le public se laisse porter. Les rappels fusent. On en redemande.
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Adlen Fergani : Une lignée qui remonte à 1906
Pour comprendre Adlen Fergani, il faut remonter le fil d’une histoire familiale hors norme.
Tout commence avec Cheikh Hamou Fergani (1884–1972), chanteur et compositeur de hawzi, figure majeure de la confrérie des Aïssawa. Arrière-grand-père d’Adlen, il est à l’origine de cette transmission musicale. « Tout vient d’un très grand maître du malouf. Cet amour s’est ensuite transmis dans toute la famille », résume-t-il.
Son fils, Hadj Mohamed Tahar Fergani (1928–2016), s’impose comme l’un des grands maîtres du malouf constantinois.
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Voix étendue sur quatre octaves, centaines d’enregistrements, fondateur d’un orchestre et d’une école à Constantine : son parcours marque durablement le genre. En 2008, l’Unesco célèbre ses 80 ans. Constantine lui dédie même son théâtre régional.
La troisième génération, c’est Salim Fergani, né en 1953, fils aîné de Mohamed Tahar, qui s’impose comme l’un des grands interprètes du luth constantinois en sillonnant l’Europe, l’Asie, l’Afrique et les États-Unis.
Et puis vient Adlen. «Je suis de la quatrième génération de la famille Fergani», dit-il simplement, avec la fierté tranquille de celui qui mesure le poids de ces mots. Un héritage porté sans interruption depuis 1906, à travers colonisation, indépendance, exil et diaspora.
Porter un nom légendaire : comment se faire un prénom ?
Porter le nom Fergani, c’est porter une histoire. Adlen ne s’en cache pas.
« C’est difficile de se faire un nom, c’est vrai. Le nom Fergani est déjà très reconnu, donc ce n’est pas simple. C’est une grande responsabilité. Et le plus compliqué reste de se faire un prénom au sein même de cette famille. »
Ce poids, il a appris à le transformer en moteur.
« Al Hamdoulilah, j’ai reçu ce don et j’ai beaucoup travaillé. Parmi les petits-fils, j’ai pris le relais en essayant de suivre les pas de mon grand-père Mohamed Tahar Fergani, Allah yerhamou. J’aime profondément le malouf. Toute ma famille aussi. Nous avons grandi dedans, avec mes frères, grâce à mon père et à mes oncles. »
Très tôt immergé dans cet univers, il apprend la percussion, la mandoline, le oud et le violon. Lauréat de plusieurs prix, il construit progressivement son identité artistique.
« On essaye d’être toujours présents, de préserver ce patrimoine très riche, tout en y apportant ma touche personnelle, en restant fidèle à l’esprit du malouf. »
Cette approche s’enrichit aussi d’autres influences : « J’ai ajouté une touche andalouse à ma voix, inspirée notamment du flamenco. »
Un répertoire bien vivant
Le malouf est un répertoire colossal de la musique arabo-andalouse, né à Constantine après l’expulsion des Maures d’Espagne au XVe siècle. Poésie, spiritualité, sophistication harmonique : une musique savante et exigeante, transmise de maître à élève, de père en fils depuis des siècles.
Ce que la soirée du 2 mai a prouvé, c’est que cette musique n’est pas un musée. Et le public parisien n’est pas le seul à en témoigner. «Partout on retrouve un grand public, les salles sont pleines, Al Hamdoulilah», sourit Adlen. Des dates sont déjà prévues en Algérie – Annaba, Constantine, Alger. La route continue.
Certains patrimoines survivent dans les livres. Celui des Fergani, lui, survit sur scène. Et ce n’est pas près de s’arrêter.

