Il suffit parfois d’un départ pour que la mémoire d’Alger prenne toute la place. Dans L’amour de soi, Tassadit Hariz fait de ce basculement le cœur d’un premier roman où chaque déplacement devient une tentative de se reconstruire autrement.
Présenté au Centre culturel algérien de Paris, le livre trace le parcours d’une jeune femme contrainte de quitter Alger dans un contexte de bouleversements historiques. Elle arrive en France avec une mémoire encore chargée de sa ville d’origine, mais sans les repères nécessaires pour s’y accrocher.
« C’est une femme qui quitte Alger, son Alger chérie, contrainte et forcée », confie Tassadit Hariz à Dzdia. « À Paris, elle perd ses repères. Elle cherche qui elle est dans cette ville, et finit peut-être par le comprendre à la fin du roman. »
Le récit avance ainsi par déséquilibres successifs. La ville d’accueil ne remplace pas celle du départ. Elle la déplace, la reconfigure, parfois la fragilise.
Les villes comme terrain de construction intérieure
Dans ce roman, les lieux ne servent pas seulement de décor. Ils structurent les émotions, les choix et les interrogations du personnage principal.
« L’amour de soi, c’est aussi l’amour des villes, et pas seulement d’une seule », explique l’autrice à Dzdia. Elle poursuit :
« Est-ce qu’on peut aimer plusieurs villes ? Est-ce qu’on peut aimer plusieurs êtres ? Pour aimer plusieurs villes, il faut déjà avoir beaucoup d’amour en soi. Et donc s’aimer soi-même. »
La réflexion glisse alors du déplacement géographique vers une question plus large. Celle de la capacité à accueillir plusieurs appartenances sans se perdre dans leurs tensions.
Une écriture nourrie par plusieurs trajectoires
Le parcours de Tassadit Hariz éclaire cette manière d’aborder le récit. Née en Algérie dans une famille d’intellectuels, elle grandit à Alger dans un environnement traversé par les livres et les apprentissages précoces de l’écriture.
Elle suit ensuite un parcours scientifique, devient ingénieure en travaux publics, puis poursuit un doctorat en sciences en France après son départ dans les années 1990. À Paris, elle se tourne aussi vers la musique arabo-andalouse, avant de renouer pleinement avec l’écriture.
Ce croisement de disciplines et de territoires nourrit une approche où les trajectoires personnelles deviennent matière narrative.
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Alger, point d’ancrage qui ne disparaît pas
Même éloignée, Alger reste présente dans la construction du personnage et dans la mémoire du récit.
« Quand on a grandi sous le soleil d’Algérie, avec ses odeurs et l’amour des Algériens pour les enfants, cela marque à vie », raconte l’autrice à Dzdia. « J’ai été une enfant très heureuse en Algérie, et cet amour prédomine sans doute. »
Ce souvenir agit comme une base persistante. Il influence la manière d’habiter Paris, mais aussi la manière de se penser soi-même.
Publié en 2020 chez Edilivre, L’amour de soi propose ainsi une lecture du déplacement où les villes deviennent des espaces de construction identitaire, et où le passage de l’une à l’autre ne se fait jamais sans transformation intérieure.

