Et si les premières abstractionnistes de l’histoire n’étaient pas Kandinsky ou Mondrian, mais des femmes algériennes anonymes ? Avec Traces effacées, signes retrouvés, Rabah Chaïb expose au Centre culturel algérien de Paris jusqu’au 30 avril 2026. Cette première exposition solo relie l’art algérien contemporain aux cicatrices de l’histoire coloniale. Elle rend aussi hommage à ces femmes longtemps invisibilisées, à l’origine de formes artistiques majeures.
Il y a des expositions qui décorent les murs. Et d’autres qui les font parler. Traces effacées, signes retrouvés, première exposition solo de Rabah Chaïb au Centre culturel algérien de Paris, appartient clairement à la seconde catégorie. Ce peintre franco-algérien propose une traversée picturale rare. Il suit le parcours d’un artiste formé à l’école occidentale, qui choisit, à mi-chemin, de revisiter sa mémoire visuelle.
Un double apprentissage, une identité en construction
Rabah Chaïb est un enfant des Beaux-Arts. Formé d’abord à l’École des Beaux-Arts d’Oran dans une approche académique, il obtient ensuite un diplôme national à Alger, puis un autre à Paris. Après ses études, il rentre en Algérie. Il enseigne à l’École des Beaux-Arts d’Oran, dont il devient responsable des études. Quelques années plus tard, il repart à Paris pour approfondir sa formation théorique. Il intègre le groupe Lafayette, puis enseigne à l’Université Paris 8. Ce parcours solide s’inscrit dans les codes de la pensée artistique occidentale. Mais il finit par faire émerger une question essentielle.
« En m’interrogeant plus tard dans ma carrière, je me suis demandé, en tant qu’Algérien, en tant que Méditerranéen, quelle est ma différence par rapport à mon confrère français et européen, et comment exprimer ma propre identité. » C’est le début d’un basculement. « J’ai eu un double apprentissage, une sorte de métissage dans ma formation », résume-t-il.
La phrase qui change tout
Ce basculement a un déclencheur précis : la lecture d’un texte d’Arsène Alexandre, critique d’art français, publié en 1906, dans lequel il écrit que le peuple algérien « ne commet jamais une faute contre l’harmonie », dans ses vêtements, ses habitations, son artisanat. Une phrase issue d’un contexte colonial ambigu, mais qui fait l’effet d’une révélation.
« J’ai été frappé et bouleversé par le travail graphique de mes ancêtres. C’était d’un niveau nettement supérieur à ce qui pouvait se faire en Europe. Pourtant, c’étaient des femmes autodidactes qui réalisaient ces dessins et les transmettaient. » Ce qu’il découvre alors, c’est tout un territoire visuel laissé en retrait : des signes graphiques portés par les femmes algériennes, tissés dans les tapis, gravés sur les parures, peints sur les murs.

Les vraies pionnières de l’abstraction
C’est ici que l’exposition prend sa dimension la plus radicale. Rabah Chaïb l’affirme sans détour : « Les femmes pionnières en Algérie sont les ancêtres de la création de la non-représentation en art. À travers leurs dessins, il y a une grande maîtrise de la forme géométrique, de la symbolique. C’est un héritage hors norme inscrit dans notre ADN. » Ces femmes anonymes pratiquaient une abstraction intuitive bien avant que l’art moderne occidental ne la découvre et ne lui donne un nom.
Sur les murs du Centre Culturel Algérien, il traduit picturalement cet héritage sur des lambeaux verticaux de fibre de verre, travaillés par frottement, brûlure et effacement, comme des peaux ou des murs porteurs de mémoire.
« Malheureusement, l’histoire de l’art a oublié ces femmes-là. C’est pour cette raison que j’ai rendu cet hommage. »
La colonisation comme crime visuel
Derrière la démarche artistique, il y a une lecture politique assumée. « On ne peut pas effacer une culture. Même dans le sang, il reste des traces. La politique de la terre brûlée par les colons est tellement forte qu’elle a marqué l’histoire de l’Algérie. C’est une cicatrice qui n’est pas totalement refermée. »
L’exposition s’ouvre d’ailleurs sur une installation représentant une demeure autochtone brûlée. « J’ai représenté la poussière pour montrer la volonté des colons de tout effacer. Mais même dans cette poussière, il reste des signes, comme l’ADN. Il faut les faire parler. C’est un acte politique. »
Un message qui dépasse les frontières
Cette première exposition en solo arrive après des décennies de recherche et d’enseignement. Elle n’est pas nostalgique, elle est prospective. « J’aimerais que mon exposition fasse prendre conscience qu’il existe d’autres formes d’expression picturale qu’en Occident. Il y a des variétés de formes qui existent en Afrique, en Amérique latine, en Asie. » Et si la transmission prend du temps, Chaïb le comprend :
« L’Algérie se construit encore. Lorsqu’on naît, on ne court pas tout de suite. »
« La peinture est un mode d’expression à part entière. C’est une langue », conclut-il. Une langue que Rabah Chaïb parle, désormais, dans les deux sens.
Informations pratiques
Traces effacées, signes retrouvés – Rabah Chaïb Centre Culturel Algérien de Paris, 15e arrondissement Du 3 au 30 avril 2026
