Le 29 septembre 1994, Oran perdait l’une de ses voix les plus populaires. Cheb Hasni, de son vrai nom Hasni Chakroun, était assassiné à l’âge de 26 ans dans son quartier de Gambetta. Trente-deux ans plus tard, sa voix n’a pas quitté les mémoires. Elle continue de circuler dans les voitures, les fêtes et les cafés. Surtout, elle reste présente dans les souvenirs d’une génération qui a grandi avec ses chansons.
Né le 1er février 1968 à Oran, Hasni grandit à Gambetta, dans une famille modeste. Avant la chanson, il y avait le football. Il commence à jouer à l’ASMO dès l’âge de neuf ans et envisage alors une carrière sportive. Cependant, une blessure à l’adolescence met fin à cette trajectoire. La musique arrive presque par hasard.
Lors d’un mariage, il prend le micro et interprète un morceau du répertoire oranais. Sa voix attire l’attention. Quelques rencontres plus tard, il commence à se produire dans les cabarets d’Oran. En 1986, il enregistre sa première cassette. Il n’a alors que 18 ans.

La recette Hasni : retour sur la naissance du raï sentimental
Avec Hasni, le raï change progressivement de décor. Ses chansons parlent de séparation, d’absence, de jalousie, de désir, de réconciliation et de chagrins amoureux. Il transforme les tourments sentimentaux en chansons immédiatement reconnaissables. Avec des mots simples, son interprétation donne une place centrale à l’émotion. C’est la naissance du raï sentimental.
Ses premiers succès sont notamment nourris par ses collaborations avec Chaba Zahouania. Cependant, c’est avec des titres comme Tal Ghyabek Ya Ghezali que sa voix s’impose véritablement auprès du public.
Hasni devient alors l’une des figures majeures du raï sentimental, que l’on appellera aussi « raï love ». Progressivement, cette musique quitte les cabarets pour s’installer dans les foyers et accompagner les mariages.
Son rythme de production est vertigineux. En quelques années, il enregistre des centaines de chansons et devient l’un des artistes les plus diffusés du pays. Ses textes parlent à une jeunesse qui reconnaît dans ses chansons ses propres histoires, ses premiers amours, ses ruptures et ses départs.
En 1992, il entame des tournées internationales aux côtés d’autres grandes figures du raï. Sa popularité dépasse alors largement les frontières d’Oran et de l’Algérie.
Chanter l’amour au cœur des années noires
Hasni évolue dans une Algérie marquée par les violences du début des années 1990. Cette période touche profondément la société et le monde culturel. Dans ce contexte, les artistes deviennent eux aussi des cibles.
Le parcours de Hasni s’interrompt brutalement le 29 septembre 1994. Il est tué par balle dans son quartier de Gambetta. Selon les sources disponibles, l’assassinat est revendiqué par le Groupe islamique armé. La nouvelle provoque une forte émotion dans tout le pays.
Il n’avait que 26 ans.
Quelques mois auparavant, il avait chanté devant une foule immense au stade du 5-Juillet à Alger. Son dernier grand concert dans la capitale avait rassemblé plus de 150 000 personnes. Dans une ville alors soumise au couvre-feu, le spectacle s’était prolongé jusqu’à l’aube. Il avait terminé son spectacle avec Mazal Kayen El Espoir.
Cette phrase prend, après sa mort, une résonance particulière.
Trente-deux ans après, une voix toujours présente
Après sa disparition, Hasni devient El Marhoum. Mais au-delà du statut donné aux disparus, son nom reste associé à une mémoire vivante. Ses chansons continuent d’être transmises, réécoutées et réinterprétées. Hasni a influencé plusieurs artistes de sa génération et de celle d’après comme Cheb Nasro, Cheb Akil et Cheb Hasni Sghir.
Sa postérité ne repose et sur la nostalgie. Elle tient aussi à la manière dont il a installé l’intime au centre du raï. Il a donné une voix aux histoires ordinaires : aimer, attendre, regretter, se séparer, espérer encore.
Plus de trente ans après sa mort, cette simplicité demeure sa force.
Hasni appartient à cette génération d’artistes dont les chansons ont fini par dépasser leur époque. Sa voix est liée à Oran, à ses nuits, à ses quartiers populaires et à cet imaginaire amoureux qui a profondément marqué le raï des années 1980 et 1990.
Le 29 septembre revient chaque année comme une date de deuil. Pourtant, dans les chansons de Hasni, c’est surtout une voix jeune, fragile et familière qui demeure. Elle s’est arrêtée trop tôt, mais plusieurs générations continuent de la faire vivre.
Cheb Hasni nous a quittés à 26 ans.
Sa voix, elle, n’est jamais vraiment partie.


