De la lutte anticoloniale aux nouvelles écritures de la mémoire, la création artistique demeure l’un des plus puissants récits de la nation.
Le 5 juillet 1962 n’a pas seulement consacré la naissance d’une Algérie souveraine. Il a inauguré une nouvelle histoire culturelle où l’art est devenu l’un des principaux vecteurs de la mémoire nationale. Pourtant, cette aventure créative n’a pas commencé avec l’indépendance. Bien avant la victoire, écrivains, musiciens, cinéastes, comédiens et plasticiens avaient déjà fait de leurs œuvres des espaces de résistance. Après 1962, ils ont contribué à construire le récit d’une nation libre. Une nouvelle génération s’est ensuite emparée de cet héritage pour en proposer une lecture plus personnelle et contemporaine.
Des années 1950 à 1962 : l’art comme acte de résistance
Bien avant le déclenchement de la guerre de Libération, les artistes dénoncent déjà les réalités de la colonisation. En littérature, Mohammed Dib ouvre la voie avec sa trilogie La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954) et Le Métier à tisser (1957), chronique de la misère sociale et de l’éveil d’une conscience nationale. En 1956, Kateb Yacine publie Nedjma, devenu l’un des textes fondateurs de la littérature algérienne moderne.
Pendant la guerre (1954-1962), la création accompagne le combat politique. En 1958, la Troupe artistique du FLN, dirigée par Mustapha Kateb depuis Tunis, parcourt l’Afrique, l’Asie et l’Europe pour porter la cause algérienne à travers le théâtre, la musique et la poésie. Au même moment, René Vautier , Djamel Chanderli et les opérateurs du cinéma de maquis filment la guerre depuis les rangs de l’ALN. Ils offrent alors au monde des images inédites du conflit. La photographie participe également à cette mobilisation, notamment grâce aux clichés de Mohamed Kouaci, véritable témoin visuel de la Révolution.

1962-1990 : construire la mémoire d’une nation
L’indépendance ouvre une période d’effervescence culturelle sans précédent. Le 3 juillet 1962, à l’annonce officielle de la reconnaissance de l’indépendance, puis lors des célébrations du 5 juillet, Hadj M’hamed El Anka écrit et interprète « Al hamdoulilah mabqach isti’mar fi bladna » (Louange à Dieu, le colonialisme n’existe plus dans notre pays) devenu l’un des premiers chants populaires de la liberté retrouvée.
Le cinéma devient rapidement l’un des ambassadeurs de la jeune République. Patrouille à l’Est d’Amar Laskri sort en 1968. Ahmed Rachedi adapte ensuite le roman L’Opium et le Bâton de Mouloud Mammeri, publié en 1965, dans un film sorti en 1971. En 1975, Mohammed Lakhdar-Hamina entre dans l’histoire en remportant la Palme d’or du Festival de Cannes avec Chronique des années de braise. Il s’agit encore aujourd’hui de la seule Palme d’or décernée à un film africain et arabe.
Les écrivains prolongent cette réflexion sur la mémoire. Assia Djebar publie Les Enfants du Nouveau Monde dès 1962, donnant une place centrale aux femmes dans le récit de la guerre. Kateb Yacine poursuit son engagement avec un théâtre populaire en darja, notamment Mohamed, prends ta valise (1971), tandis que Yamina Mechakra explore les traumatismes de l’après-guerre dans La Grotte éclatée (1979). En 2008, Yasmina Khadra publie Ce que le jour doit à la nuit, vaste fresque romanesque qui revient sur les fractures de la période coloniale.
Les arts plastiques connaissent eux aussi un véritable renouveau. Au lendemain de l’indépendance, M’hamed Issiakhem, Mohammed Khadda et Baya participent à l’émergence d’une identité visuelle algérienne moderne. Cette recherche trouve un prolongement avec le mouvement Aouchem, fondé à Alger en 1967 autour de Choukri Mesli et Denis Martinez. Rejoints notamment par Mustapha Adane, Rezki Zérarti, Saïd Saïdani, Mohamed Benbaghdad, Mustapha Akmoun et Hamid Abdoun, les artistes réinvestissent tatouages, gravures rupestres, signes amazighs et motifs sahariens pour construire une esthétique affranchie des modèles occidentaux. Invitée aux expositions du groupe, Baya partage cette volonté de faire dialoguer patrimoine et modernité.
Jeune génération : une mémoire réinterprétée
Les artistes contemporains ne se contentent plus de célébrer la Révolution : ils en interrogent la mémoire et la transmission. Au cinéma, les grandes fresques historiques cèdent souvent la place à des récits plus personnels. Dans L’Oranais (2014), Lyes Salem explore les désillusions des premières années de l’indépendance à travers l’amitié de deux anciens moudjahidine. Avec le documentaire À Mansourah, tu nous as séparés (2019), Dorothée-Myriam Kellou revient sur les déplacements forcés de populations pendant la guerre à travers l’histoire de sa propre famille.
Cette mémoire continue également d’inspirer les productions audiovisuelles récentes. Les films Ben M’hidi (2024) de Bachir Derrais et Zighoud Youcef (2024) de Mounès Khemar remettent à l’écran deux figures majeures de la Révolution sur un plan plus humain. Cette mémoire inspire également les jeunes cinéastes. Le court métrage El Tayara Es Safra (2025) de Hadjar Sebata, distingué lors de la 41ᵉ édition du Festival international Vues d’Afrique à Montréal, propose un regard délicat sur la transmission de l’Histoire.
Dans les arts visuels, Halida Boughriet questionne les liens entre mémoire, identité et représentation avec des œuvres comme Mémoire dans l’oubli (2010) ou Dévoilez-vous (2012-2013). Sur la scène internationale, Kader Attia poursuit une réflexion majeure sur les blessures du colonialisme et la notion de réparation, tandis que Zineb Sedira explore les circulations entre l’Algérie, la France et la Méditerranée à travers la photographie, la vidéo et l’installation. Les photographes et plasticiens de la jeune génération revisitent eux aussi les archives et les récits familiaux pour renouveler le regard sur l’histoire.
Plus de soixante ans après le 5 juillet 1962, l’art continue ainsi d’accompagner les grandes mutations de la société algérienne. D’une littérature de résistance aux créations numériques d’aujourd’hui et à la musique contemporaine, à l’instar de la chanson” 5 Juillet 1962” du franco-algérien Moha La Squale sortie en 2018, ou encore l’ouvrage “Algérie 1962. Une histoire populaire” (2022) par Malika Rahal, il demeure un espace de transmission, de réflexion et de réinvention. Car si la liberté s’est conquise sur le terrain politique, elle continue, génération après génération, à s’écrire dans les œuvres.











