Ancien ambassadeur de France pour la Méditerranée, Karim Amellal vient de publier pour cette rentrée littéraire un essai historico-politique qui tord le cou aux idées reçues alimentées par l’extrême droite sur les relations franco-algériennes : « La part algérienne de la France, contribution au récit national » (édité chez L’aube). Dzdia a rencontré l’auteur.
« Les immigrés algériens n’aiment pas la France”, “l’immigration coûte beaucoup plus que ça ne rapporte »… Micro en main, Karim Amellal énumère, de tête, chacune de ces images médiatiques bien prégnantes en France lorsqu’il est question de l’Algérie… « Et tout ça va s’aggraver à mesure qu’on se rapproche de l’élection présidentielle de 2027 », lâche-t-il la mine grave face à son auditoire.
Premier ambassadeur franco-algérien chargé de la Méditerranée et délégué interministériel de 2020 à 2025, Karim Amellal déconstruit ces stéréotypes un à un dans sa dernière enquête, « La part algérienne de la France, contribution au récit national » édité chez L’aube. Les contours d’un ouvrage dévoilé à la librairie Aïcha, le 6 octobre dernier, dans une longue rencontre modérée par Maya Zerrouki Bendimerad, directrice et fondatrice de Dzdia, face à un public venu nombreux.
« La France doit s’excuser officiellement devant l’Algérie »
Une thèse à la fois historique, politique et sociologique qui rassemble des études chiffrées, qui démonte les fausses informations politiques et livre le décryptage méthodique d’une obsession française… Une obsession à l’apparence de plaie béante: les liens avec l’Algérie. 60 ans après la défaite française sur le champ militaire et mémorielle, que faut-il soigner dans les relations avec l’Algérie aujourd’hui ? Comment réconcilier ?
« D’un point de vue politique, il faut d’abord reconnaître et s’excuser », commence Karim Amellal. « La France a commis des choses abominables en Algérie, pendant 132 ans, du côté politique, il doit y avoir des excuses officielles. Comme le Canada s’est excusé devant les peuples autochtones, l’Allemagne pour le génocide en Namibie… Ce n’est pas de la repentance mais c’est regarder son histoire en face. C’est un devoir moral. »
Une première solution politique, mais qui nécessite d’abord un long travail historique et mémoriel, précise Karim Amellal. Lui n’est pas historien. Fils de haut fonctionnaire algérien, et ancien haut fonctionnaire lui-même sous le second quinquennat d’Emmanuel Macron, il part de son parcours personnel pour montrer l’importance à toutes les échelles de la réconciliation mémorielle, sorte de clé de voûte d’une sortie de crise identitaire et politique.
La part algérienne de la France: « une douleur mais surtout une richesse »
Au-delà d’une réponse aux idées reçues issues de l’extrême droite, l’ouvrage entend donc surtout saluer et encourager le travail de mémoire. Il invite même à aller plus loin que le rapport Stora et sa commission conjointe « Mémoire et Vérité » ,dont Karim Amellal a lui-même été membre. Deux missions commandées par le président français Emmanuel Macron en 2021 et qui prennent la forme d’un travail collaboratif entre les deux rives pour dresser un état des lieux sur la mémoire de la colonisation et de la guerre de libération nationale. Mais pour Karim Amellal, la mémoire est aussi une réponse à l’échelle citoyenne, pas uniquement institutionnelle.
« Les fragments d’Algérie, on les retrouve dans plein de familles. C’est huit à neuf millions de Français qui ont ce lien avec l’Algérie. Alors, cette relation entre la France et l’Algérie qu’on hyper-présidentialise, qu’on cantonne aux simples contacts entre les deux gouvernements, aujourd’hui elle tient surtout à nous (citoyens). »
« Neuf millions de Français qui ont un lien avec l’Algérie. On compte dans ce total beaucoup de sous-ensembles: les 4 millions d’immigrés et descendants d’immigrés, les binationaux, les étudiants (en médecine pour beaucoup) mais aussi les anciens combattants français, les coopérants, les pieds-noirs, pieds rouges… Bref, ce sont toutes ces rivières qui forment ce fleuve qui est la part algérienne de la France, parce que cette histoire est politique mais surtout intime.»

« Et pour beaucoup de ces personnes, c’est un lien de douleur bien sûr », lance Karim Amellal avant de développer l’idée de la «double absence » telle que conceptualisée par le sociologue Abdelmalek Sayad. « Beaucoup sont dans un entre-deux qui ressemble moins à une double appartenance qu’à une double absence souvent… Une douleur forgée par l’exclusion, on se sent ni d’ici, ni de là-bas ». Une douleur qui flotte et qui témoigne encore une fois de ce fameux « problème mémoriel ». « Cette mémoire qui n’a pas été faite, une mémoire qui subit une chape de plomb », diagnostic-t-il, tout en saluant chacune de ces initiatives citoyennes qui viennent refermer quelques plaies, l’association Récits d’Algérie en premier notamment.
Ces Franco-Algériens “qui cassent le récit de l’extrême droite”
Mais « La part algérienne de la France » est bien plus qu’un récit de douleurs. C’est aussi un récit de richesse et de diversité. « Combien de célébrités franco-algériennes êtes-vous capables de citer ? », questionne, tout sourire, Karim Amellal face à son auditoire. Zinédine Zidane, Isabelle Adjani, Tahar Rahim, Léna Situations, Tony Gatlif… Les noms affluent sans difficulté. De quoi balayer en quelques énumérations cette image d’Épinal d’une immigration qui empêcherait le développement économique ou l’influence internationale de la France. « Cette algéro-phobie est d’ailleurs une vraie matrice idéologique pour les extrêmes droites », souligne-t-il.
« Mais au-delà de ces figures connues. On jauge l’apport de l’immigration et l’amour pour la France dans les parcours anonymes surtout : ceux qui font tourner les hôpitaux en France, 40% des médecins en France sont Algériens, dans les services, la restauration, la logistique et tous les secteurs d’activités en réalité. L’immigration coûte un peu mais elle rapporte énormément. »
« L’Algérie est un sujet commode pour l’extrême droite car elle permet d’aborder plein d’autres sujets en filigrane : l’immigration, la délinquance, la peur du déclin, l’islam… ». Face aux idées xénophobes du Rassemblement National, Karim Amellal propose également, avec son œuvre, un repère intellectuel à contre-courant du roman national pensé au sein du parti des Le Pen.
Un dernier récit anti-immigration et ultra-sécuritaire qui inonde de plus en plus la classe politique française à en croire une étude scientifique parue en 2024 dans la « Revue française de science politique ». Une étude qui décrit une pénétration « continue, progressive et transpartisane » des idées d’extrême droite dans les discours de politique générale des premiers ministres depuis les années 1970.

De La part algérienne de la France à La part française de l’Algérie
L’auteur insiste enfin sur un paradoxe identitaire qui secoue l’extrême droite: «ceux qui dirigent cette extrême droite et construisent le déni de la part algérienne de la France aujourd’hui viennent eux même de cette histoire (…) Un parti formé par d’anciens de l’OAS a aujourd’hui un président, Jordan Bardella, qui a une part algérienne qui coule dans ses veines. Sans compter Éric Zemmour, le président de Reconquête, dont les parents sont des juifs d’Algérie…».
Karim Amellal propose donc un autre « récit national » : celui d’une France qui ne chercherait plus à gommer sa part algérienne, mais à la regarder en face. Reste désormais à savoir quelle place lui accordera véritablement la France une fois l’échéance électorale de 2027 passée.
Toujours impliqué dans ce dialogue franco-algérien, Karim Amellal pense aussi à son prochain essai, La part française de l’Algérie. Comme un miroir algérien de ce premier ouvrage. « La part française de l’Algérie c’est une histoire de crimes dont il reste des traces, mais c’est aussi un patrimoine qui témoigne, des habitudes qui restent, le retour d’immigrés, la question de la langue… C’est une thèse délicate à manipuler mais il faut la restituer », termine-t-il les yeux pleins de défis.
La part algérienne de la France, contribution au récit national de Karim Amellal, édité chez L‘aube, disponible en librairie en France, à la Fnac et sur Amazon.



