À travers Récits d’Algérie, Farah Khodja collecte et transmet la parole de celles et ceux qui ont vécu la guerre de libération nationale. Le projet met en lumière des récits familiaux longtemps restés dans l’ombre.
Lors d’une rencontre littéraire organisée par Dzdia à la librairie Aïcha à Paris, elle revient sur la naissance de cette initiative et sur l’urgence de préserver ces témoignages.
Comment transmettre une histoire que beaucoup ont appris à taire ? Depuis 2019, Farah Khodja et son équipe recueillent des témoignages familiaux liés à la guerre d’Algérie. Après une conversation fondatrice avec sa mère, elle ouvre une page Instagram dédiée à ces récits et commence à lancer des appels à témoignages. C’est ainsi que l’aventure prend réellement forme. Au fil du temps, ce travail de mémoire devient aussi une manière de lutter contre l’oubli. Entretien
Voir cette publication sur Instagram
Comment est né le projet Récits d’Algérie ?
Le projet est né après une conversation avec ma mère. Elle m’a raconté l’histoire de son oncle, le grand frère de mon grand-père, disparu pendant la guerre de libération nationale. Son corps n’a jamais été retrouvé. Je l’ai pris comme une claque. J’ai découvert une histoire familiale que j’ignorais totalement. Ce déclic donne ensuite naissance au projet. Il s’accompagne aussi d’un sentiment d’urgence : transmettre ces récits avant qu’ils ne disparaissent.
Pourquoi avoir choisi le titre Récits d’Algérie ?
Le titre s’est imposé naturellement. C’est ma mère qui l’a proposé. Il reflète simplement l’objectif du projet : recueillir et transmettre des récits liés à l’Algérie.
Quel est l’objectif de ce travail de collecte ?
Ces histoires restent souvent limitées au cercle familial. Elles circulent peu en dehors de celui-ci.
Voir cette publication sur Instagram
Il n’y a jamais eu de véritable justice malgré les violences coloniales. À notre échelle, recueillir ces récits est aussi une manière de rendre justice.
Pourquoi certains anciens parlent-ils si peu de cette période ?
Je pense qu’il existe une forme de pudeur, mais aussi un poids lié au silence familial. Dans le cadre du projet, la parole se libère peu à peu. Certaines collectes ont même permis à des familles de découvrir des épisodes inconnus de leur propre histoire.
Y a-t-il un témoignage qui vous a particulièrement marqué ?
Parmi les récits recueillis, celui de Yamina Khali (née en 1942 à Bordj Menaïel, un village situé dans la wilaya de Boumerdès. NDLR) reste particulièrement marquant pour moi. Elle y décrit des scènes de violence extrême vécues durant son enfance.
Sa petite fille, Anissa Chihani, a réussi à collecter ces souvenirs de guerre de sa grand mère. Elle se rappelle de ces moments, en 1957, où les soldats français débarquaient au village et faisaient sortir les femmes de leurs maisons pour les rassembler par centaine au milieu du village comme dans un camp. Ils laissaient un homme, un harki, désigner l’une des femmes qui allait subir le sévice. La femme qui était désignée serait alors violée par un soldat français… C’était extrêmement violent à retranscrire.
Mais plus que ces crimes c’est surtout l’élan de solidarité des femmes face aux soldats qu’elle raconte dans le livre. Comment ces femmes se bagarraient avec les soldats. C’est l’un des témoignages les plus marquants parce que c’était aussi l’un des premiers.
Au total, le livre rassemble une vingtaine de récits accompagnés de repères historiques. L’objectif est de retracer les grandes étapes de la guerre de libération jusqu’à l’indépendance.
Le projet va-t-il continuer ?
Oui, la collecte continue. Je souhaite désormais explorer des zones encore peu documentées, comme les camps de regroupement de Sidi Ali, en Algérie. Je reste convaincue que de nombreux récits doivent encore être recueillis et transmis.
Quel message souhaitez-vous transmettre au public ?
J’invite chacun à interroger ses proches et à préserver les histoires familiales avant qu’elles ne disparaissent.
Apprenez l’histoire à travers celles et ceux qui l’ont vécue. Ces récits sont précieux.


