Dans son dernier roman dystopique, Aménorrhée, l’écrivaine et journaliste Sarah Haidar dissèque avec une radicalité assumée le pouvoir patriarcal et l’expérience « taboue » de la maternité. Une œuvre polyphonique qui plonge le lecteur dans le quotidien apocalyptique de femmes prises en étau par un régime totalitaire « d’hommes déconstruits », où l’avortement constitue « le crime suprême », puni de la peine de mort.
« Dans la littérature, il vaut mieux se projeter dans le pire pour pouvoir imaginer le meilleur. » Lâchée comme une devise devant le parterre conquis de la Maison de la poésie, à Paris, l’écrivaine Sarah Haidar résume en une phrase l’essence de son dernier roman, Aménorrhée (2025).
Après le succès de Virgule en trombe (2013) et La morsure du coquelicot (2016), arrivés comme des météorites dans le paysage littéraire classique, Sarah Haidar signe cette année une nouvelle contre-utopie. Un registre qui a forgé la renommée de cette autrice algéroise, figure de la littérature féministe.
Le titre, Aménorrhée, renvoie à l’absence de flux menstruel chez la femme, généralement liée à une grossesse — cette dernière étant calculée en semaines d’aménorrhée. Mais au-delà de la maternité, le roman raconte surtout un monde où le patriarcat a atteint son stade ultime. Le récit suit le quotidien d’une poignée de femmes en proie à un profond mal-être, sous un régime totalitaire et féminicidaire mis en place par « des hommes prétendument déconstruits ». Dans ce pays imaginaire, jamais nommé, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) conduit à la peine capitale. Pourtant, dans cette violence extrême, une résistance féministe s’organise clandestinement : une accoucheuse pratique l’avortement au péril de sa vie.
Une dystopie qui flirte dangereusement avec le réel
Récit « 100 % fictif », Aménorrhée résonne pourtant de façon troublante avec l’actualité. Le roman adopte une polyphonie où chaque femme exprime ses névroses, oscillant entre rapport frontal au patriarcat et misogynie intériorisée. Les voix s’entremêlent, crachent leur haine, leur fatigue, leur lucidité. Le lecteur se heurte à des personnages à la complexité psychologique volontairement insaisissable.
L’ensemble se déploie en cinq chapitres d’une violence poétique qui peut angoisser autant le lecteur que l’autrice elle-même. « Même si c’est un récit de fiction, toutes les souffrances vécues par des femmes que j’ai connues ou dont on entend parler chaque jour me reviennent inévitablement », confie Sarah Haidar.
Si le livre est souvent qualifié de dystopie, certains y verront plutôt un roman d’anticipation. Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les droits des femmes nourrissent cette lecture. Les récentes restrictions du droit à l’avortement dans certains États américains en témoignent. Pourtant, l’autrice insiste : « C’est un pur récit de fiction. Lorsque j’ai commencé à l’écrire en 2017, il n’y avait pas encore ce backlash actuel, ni la montée des masculinismes, ni l’interdiction de l’avortement aux États-Unis. Petit à petit, j’ai eu le sentiment de courir après le réel. »
« Si un régime veut remettre en cause les acquis sociaux, ceux des femmes sont toujours les premiers visés. Ces attaques, on les voit venir de loin »
Sarah Haidar
Écrire la violence, jusqu’aux marges invisibles
Celle qui signe ici son sixième roman assume pleinement la souffrance qui traverse son écriture. « L’écriture est pour moi un mélange de plaisir et de douleur intense. La littérature n’est pas censée être pacifique ni consensuelle. Elle doit provoquer une expérience, entre inconfort et jouissance. »
Aménorrhée n’échappe pas à cette logique. Le roman immerge le lecteur au plus profond des mécanismes patriarcaux et ne ménage ni la violence des rapports ni celle des corps. Une scène de viol, racontée du point de vue d’un mari tyrannique, expose la logique d’asservissement à l’œuvre. Mais le texte s’attarde aussi sur des micro-violences plus banales, largement normalisées dans nos sociétés.
« Avec Aménorrhée; je cherche ces niches du patriarcat, même les plus invisibles et les plus sournoises, pour les déconstruire et les démolir par un propos et un style radicaux, sans jamais dire au lecteur ce qu’il doit penser », précise Sarah Haidar.
La maternité occupe une place centrale dans cette exploration. L’autrice la décrit comme « le dernier des tabous », marqué par une succession de micro-violences, de renoncements et d’effacements. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une dépression post-partum : une mère voit son bébé comme une « mélasse informe » qui l’enferme et la prive de sa liberté de femme.
“Ma littérature est un espace de liberté”
Publié par Barzakh en Algérie et Blast en France, Aménorrhée revendique une liberté formelle totale. Sa structure polyphonique offre à l’autrice l’espace nécessaire pour creuser les psychologies et multiplier les regards sur le régime oppressif. Un récit éclaté en différents points de vue qui offre à l’écrivaine « suffisamment d’espace pour creuser les différentes psychologies des personnages et pour que chacun d’eux puisse déployer son regard sur le régime qui les domine », justifie-t-elle.
« Les récits à narrateur unique me donnent l’impression d’une dictature du récit »
Sarah Haidar
Cette volonté de libération passe aussi par l’absence de noms. Ni pays, ni personnages ne sont identifiés. Un choix politique qui vise à universaliser le propos et à « gratter le vernis de nos identités et parler de ces violences patriarcales communes qui sont infligées à toutes les femmes quelque soit leur provenance, leur culture ou religion » , appuie-t-elle.
« Le prénom est une information culturelle qui permet inconsciemment au lecteur de situer l’histoire dans un environnement un peu lointain. Ne pas nommer les personnages empêche les réflexions du genre: « Ca ne me concerne pas, ça se passe en Algérie » »
Un choix qui se veut donc aussi politique dans un monde où « On entend parfois que les femmes algériennes seraient plus opprimées que les femmes françaises parce que les hommes algériens seraient plus cruels. C’est une lecture erronée et raciste », insiste-t-elle.
« Nous vivons une guerre contre (toutes) les femmes et cela dure depuis des millénaires. Ma fiction démasque ces différentes formes de violences en allant au-delà de tous les lieux communs : la question du voile, de la virginité, du sexe, des féminicides… Le récit englobe et dépasse tout cela. »
Sarah Haidar
Un roman à l’engagement féministe assumé mais qui ne se veut pas non plus être « un tract ou un essai déguisé en fiction », précise l’écrivaine. Ce livre laisse « chacun faire sa propre lecture des personnages ». Une ode à la liberté et à la littérature pour celle qui se dit tout de même motivée et guidée, avant tout, « par amour de l’écriture ».
Penser « une réinvention de l’amour à l’ombre du patriarcat »
« Comment être sûre que ce que l’on ressent dans les cadres hétéronormés est réellement de l’amour ? », s’interroge finalement Sarah Haidar face à son public. Une dernière question que l’autrice pose en filigrane de son œuvre.
Aménorrhée est aussi et surtout le récit d’une pénurie d’amour. Selon l’autrice, « réponse ultime des femmes par laquelle elles disent froidement toute leur haine et leur tristesse face à l’aliénation du patriarcat .»
« C’est le récit d’une relation avec l’autre, celui que je désire étreindre mais avec lequel je sais que je perdrais quelque-chose. Soit mon âme, soit ma personnalité ou au pire ma vie… Il y a toujours une perdante dans les histoires d’amour. »
« L’amour à l’ombre du patriarcat est toujours dommageable plus à la femme qu’à l’homme », appuie-t-elle dans un sourire triste. Mais, preuve de la volonté de la femme à échapper à ce qui veut l’enchaîner, Aménorrhée raconte plus que l’aliénation: sa résistance. Comment chaque personnage féminin a ses propres stratégies et outils pour “faire avec” la domination et la contourner.
« Tant que les paramètres du patriarcat qui sont intériorisés, ne sont pas remis en cause , à n’importe quel âge, l’amour sera dénaturé. Et les rapports resteront déséquilibrés parce qu’il y aura de la domination, déguisée en concessions, sacrifices. L’amour ne sera alors jamais vécu en tant qu’expérience épanouissante et émancipatrice pour les deux… Et surtout pour les femmes », termine comme une évidence l’écrivaine.