ALIF, premier EP du groupe HARF, ne relève ni de la démonstration ni de l’exercice attendu pour une entrée en matière. Ce projet de quatre reprises s’impose comme une naissance assumée, une déclaration d’intention claire. Première lettre de l’alphabet arabe, ALIF incarne l’origine, le commencement, le trait vertical qui fend le silence et ouvre une trajectoire. À l’image de cette lettre fondatrice, l’EP pose les bases d’un univers musical en devenir, nourri par la mémoire tout en restant résolument ouvert sur le monde.
Des racines locales
ALIF marque une étape décisive dans le parcours de HARF, groupe né en 2022 de la rencontre entre Hania et Anyr. Couple à la vie comme à la scène, ils portent le projet comme un noyau autour duquel gravitent des musiciens aux univers complémentaires. Tous deux autodidactes, ils sont issus de parcours professionnels éloignés du champ artistique. En effet, elle est enseignante et lui ingénieur. Ils ont fait le choix conscient de miser sur la musique. Leur processus de création repose sur l’écriture et l’échange.
Les textes, majoritairement écrits par Anyr, prennent forme dans la discussion, nourris par la présence inspirante de Hania, muse et voix centrale du projet. Le sujet appelle le mot, le mot appelle la mélodie, et la musique surgit presque simultanément. Le tout, dans un équilibre subtil et une écoute mutuelle constante.
« C’est une rencontre entre une mélodie et un texte… on tient quelque chose et on le peaufine. »
HARF
Au fil du temps, le projet gagne en structure et en exigence, notamment à la suite d’une rencontre déterminante avec leur producteur Abdou El Ksouri. Ainsi, cet ex-membre du groupe Djmawi Africa oriente HARF vers une approche plus rigoureuse du travail musical. Sans renoncer à sa liberté créative, le groupe adopte une discipline nouvelle, passant d’une pratique intuitive à une démarche pleinement professionnelle.
Musicalement, HARF revendique aujourd’hui un retour aux racines. Après des débuts marqués par des influences jazz et blues, le groupe opère un mouvement de réappropriation de son propre terroir. Originaires de Sour El Ghozlane et de Maghnia, deux régions peu présentes dans les récits dominants de la musique algérienne, Hania et Anyr engagent un travail de recherche sur leurs héritages respectifs. Cette exploration se traduit par l’intégration de formes comme le goul, la déclamation, et par une attention accrue portée aux musiques populaires et traditionnelles.
Une trajectoire musicale en construction
L’univers d’Anyr est nourri par les rythmes de Maghnia, terre de l’allaoui, de la gasba et du çaff. Il revendique l’influence de figures populaires comme Mamachi, mais surtout celle de Cheb Khaled qui, à l’instar d’Idir, a su proposer un son solidement ancré tout en conquérant une audience internationale. Hania, quant à elle, traverse un spectre large allant du rap français à Shirine, avec une empreinte forte du tarab arabe. Aussi, son inspiration est nourrie par des figures comme Rimitti et Zahouania.
Cette musique du terroir, organique et inscrite dans les gènes, marque une maturité nouvelle. HARF est passé d’une esthétique globalisée à un retour assumé vers l’essentiel. Un mouvement paradoxal mais fondateur qui se prolongera dans les prochains EP. Un nouveau single live est d’ores et déjà en préparation, affirmant une volonté claire de réduire, voire d’éliminer, la médiation du studio au profit de la performance vivante. Refusant toute assignation ou formatage, HARF décline certaines propositions commerciales et concours internationaux jugés incompatibles avec son identité artistique.
« Harf ce n’est pas des voix à juger mais c’est une histoire à raconter. »
Le Bardo, nouveau cadre de l’EP ALIF de HARF
Enregistré et filmé en live au Musée du Bardo à Alger, ALIF s’affirme avant tout comme une expérience artistique à part entière. Le son, l’image et le lieu y dialoguent dans une même aspiration. D’ailleurs, le choix du Bardo marque un déplacement symbolique fort pour HARF. Ainsi, le groupe quitte son espace originel, la forêt, lieu de genèse, d’intimité et de premières expérimentations, pour investir une scène urbaine, ouverte et traversée par les regards mais chargée d’Histoire. Ce passage du retrait à l’exposition, du cercle restreint à l’espace public, accompagne une nouvelle étape dans la construction du projet.
Une matière live, partagée avec le public
EP live, ALIF revendique une relation directe à l’instant, au geste et à la vibration. En d’autres termes, le groupe fait le choix du vivant, refusant toute surproduction ou mise à distance artificielle. La musique s’y déploie dans sa vérité brute, portée par l’énergie collective et par la présence active du public, considéré comme une composante essentielle de l’expérience. C’est précisément pour cette raison que HARF a choisi la reprise comme matière première de cet EP. Le mouachah andalou Jadaka el ghait de Lisan ad-Din Ibn al-Khatib ( XIIIᵉ siècle), Disfruto de Carla Morrison, Bouya Kirani de Blaoui Houari et Quatro Vientos de Danit Treubia sont des morceaux que le public connaît, attend et porte depuis les débuts du projet. Des titres devenus emblématiques du répertoire live, choisis non pour leur notoriété mais pour leur résonance partagée.
Sur scène, ALIF prend corps à travers une formation élargie qui reflète l’esprit collectif de HARF. Autour du noyau formé par Anyr à la guitare et au chant et Hania au chant, le projet réunit Fayçal Gaoua le prodige des percussions, Anis Ztoto à la guitare électrique, Youssef Moussaoui à la basse et Iham Mahieddine au ngoni. Ensemble, ils façonnent une matière sonore dense et vivante, où chaque instrument trouve sa place sans jamais rompre l’équilibre d’ensemble.
La reprise comme langage commun
Loin d’une simple cover, chaque morceau est reinterprété, revisité et traversé par la sensibilité propre du groupe. HARF y déploie une écriture musicale identifiable. Cet EP mêle la profondeur des rythmes africains du nord et de l’ouest. En plus, on y retrouve la sensualité des sonorités orientales et des accents ibériques.Le tout, dans une fusion organique qui affirme une esthétique du passage, du lien et de la circulation entre les cultures.
Avec ALIF, HARF ne signe pas seulement un premier EP. Le groupe pose un acte, trace une ligne et ouvre un espace, celui d’une musique qui se vit autant qu’elle s’écoute, où la lettre devient son, et où le commencement n’est jamais une fin, mais une promesse.
