Ancienne livreuse UberEats, la photographe Tassiana Aït Tahar, signe avec Uber Life, publié aux éditions Fisheye, un journal de bord en images et en textes sur ses 5 ans de vie a sillonner Metz et Paris pour livrer des repas chauds. L’ouvrage dévoile l’envers du décor d’une économie qui tient dans un smartphone : les violences, les humiliations, mais aussi la solidarité entre les livreurs. Un récit intime qui dénonce l’invisibilisation du métier, le ciblage opéré par les plateformes, ou encore le sacrifice des vies des travailleurs étrangers.
“L’idée avec cet ouvrage était de raconter nos histoires à nous parce que nos vies aussi comptent, elles méritent d’être racontées…” Avec Uber Life, la jeune artiste contemporaine livre ainsi un témoignage cru et accessible sur son expérience de livreuse UberEats.

Cinq années passées à livrer des repas. Cinq années de surtension, d’humiliations quotidiennes. Cinq années à faire face aux caprices d’un algorithme volontairement opaque. Aujourd’hui artiste aux Beaux-Arts, la jeune créatrice d’origine algérienne se rappelle cette mécanique bien huilée de l’exploitation des corps de travailleurs immigrés par les plateformes de livraison.

« Comme si nos vies étaient destinées à être sacrifiées pour le confort des autres »
Son entrée dans le monde des plateformes remonte à ses années d’études en Histoire de l’Art, entre Metz et Paris. Fin 2018, un cousin venu d’Algérie lui propose la livraison Uber Eats pour joindre les deux bouts. Elle découvre alors un univers dont elle va progressivement interroger les ressorts sociaux et raciaux.


« Certaines personnes, sous prétexte qu’elles paient un service, se permettent tout. Pas de bonjour, des impolitesses sans parler du harcèlement sexuel (…) être livreur, c’est mettre sa vie en danger tous les jours. On est des travailleurs de rue, exposés au microparticules, au stress de la circulation, aux bagarres, aux agressions, au harcèlement…»
“P***** je ne vais jamais sortir de ça, qu’est-ce que je fous ? À la base, je voulais être artiste, pas bosser pour des esclavagistes” – écrit Tassiana Aït Tahar dans son livre Uber Life.
Puis vint le Covid-19, période révélatrice pour la jeune artiste, qui décide alors de raconter son quotidien en images : “Au moment du COVID, on devait quand même travailler même sans masque ni gants, peu importe la maladie mortelle. Je ne voyais que mes semblables, des jeunes maghrébins ou racisés de manière générale, qui continuaient à livrer et personne ne parlait de nous… Comme si nos vies étaient destinées à être sacrifiées pour servir les autres. C’est là que j’ai démarré mon projet artistique et de sensibilisation”, révèle-t-elle.

Une solidarité racontée en images
Artiste multidisciplinaire, Tassiana Aït Tahar varie les formats dans Uber Life. Elle mêle photos argentiques, captures d’écrans insolites, mèmes Internet et textes personnels. Un ouvrage brut organisé en collages avec l’image qui envahit souvent la page prenant la part belle au texte. Elle y raconte les corps, les humiliations mais aussi les solidarités et les moments de vie de ceux qui livrent.

La solidarité est d’ailleurs un dernier axe essentiel du travail de Tassiana Aït Tahar. Elle refuse de tomber dans “le misérabilisme des reportages télé classiques que l’on voit sur nos vies de livreurs”. Elle cherche au contraire à reprendre possession de son image mais aussi à montrer comment “on dresse un rempart de résistance” par le rire et la joie face à la déshumanisation.
« Ce n’est pas parce qu’on passe de bons moments qu’on valide le système Uber ou qu’il est bien ficelé pour autant. »
98% d’immigrés chez les livreurs selon Médecin sans Frontières
L’artiste témoigne aussi, à travers son expérience, d’un ciblage qu’elle attribue à Uber. Un ciblage à l’encontre des jeunes des quartiers populaires, mais aussi et surtout à l’encontre des travailleurs étrangers dont beaucoup sont algériens et en attente de régularisation. Ils seraient ainsi victimes de ce qu’elle qualifie« l’esclavage moderne » des plateformes.
Une étude réalisée par Médecins du monde en mars dernier montre qu’en France, 98% des livreurs sont des personnes immigrées en 2026. Huit livreurs sur 10 affirment également travailler 63h par semaine pour toucher le SMIC. Selon l’étude, ces conditions de travail ont de lourdes conséquences sur leur santé.
“Plus les revenus d’Uber baissaient, plus ils faisaient appel à des livreurs issus de classes précaires. Uber allait dans les quartiers pour faire de la publicité. Il y a eu un ciblage qui a été organisé.”
Pour l’artiste, ce ciblage et le surmenage imposé par Uber Eats sont “le reflet des nouvelles oppressions raciales de notre société ». Elle convoque notamment Frantz Fanon et sa théorie sur la mutation du racisme développée dans Racisme et culture (1956). L’illustre psychiatre de Blida écrivait: “Il faut jeter un coup d’œil sur l’évolution du racisme pour se convaincre qu’il n’est pas immuable. Il subit des vagues, des mutations, des raffinements”.

Après la sortie de son livre, Tassiana Aït Tahar veut continuer de visibiliser le travail des livreurs. En juillet dernier, elle a d’ailleurs lancé l’association Les Délivrés. Cette structure culturelle s’intéresse aux droits sociaux, aux conditions de travail et à l’ubérisation des vies des livreurs de plateformes avec un axe purement artistique. Au programme, diffusion de films, exposition, concert, débat…. Autant d’initiatives pour tenter de faire sortir les livreurs de l’angle mort.


