Rares sont les romans algériens d’expression française qui s’attellent à raconter nos liens avec le reste du continent africain. C’est le parti pris de l’écrivaine Malika Chitour Daoudi, autrice de la saga romanesque polyphonique en deux tomes, La Kafrado (aux éditions Casbah). On y suit notamment l’aventure de Dorato, jeune princesse malienne esclavagisée qui construit sa liberté dans un domaine à Annaba alors que le pays est en proie à la violence de la conquête française. À ses côtés Francesca, fille de serf, poursuit la même quête d’indépendance.
1862. Une nuit sans lune, dans un port de Sicile, deux jeunes femmes tentent l’impossible. Fuir leur condition de serf et d’esclave en prenant le large direction l’Algérie. Cet Eldorado qui est sur toutes les lèvres en Europe à cette époque.
Le début d’une longue reconstruction en deux tomes pour ces deux âmes blessées, Francesca et Dorato. Deux femmes en quête d’indépendance qui fondent leur nouvelle liberté sur les terres d’une Annaba, ex-Bône, meurtrie par le harcèlement de nouveaux oppresseurs : les colons français, alors en pleine conquête de l’Algérie. Voilà l’intrigue du premier roman de l’écrivaine Malika Chitour Daoudi, La Kafrado (aux éditions Casbah).
Lorsque les damnés brisent la chaîne
Sacré meilleur roman d’expression française en 2021 par l’université Frères Mentouri de Constantine, cette saga romanesque raconte une quête de liberté parallèle: celle de Francesca et Dorato, mais aussi celle du pays dans lequel elles s’installent.
Un récit polyphonique qui alterne deux points de vue: celui de l’Européenne fille de serf qu’est Francesca et celui de Dorato,Mayala de son vrai nom, princesse malienne esclavagisée qui rompt petit à petit ses liens de servitude. Le tout dans une Algérie en pleine résistance, 100 ans avant l’indépendance. Tout un symbole.
« En Afrique, l’unité de nos peuples fait notre force »
L’Algérie, située au nord du continent et tournée vers la Méditerranée, est souvent racontée à travers son centre, son rapport au monde arabe ou son histoire coloniale avec l’Europe, regrette l’écrivaine constantinoise, « mais qu’en est-il de notre part africaine ? ». Une interrogation brûlante sur nos héritages africains et que le livre vient travailler en arrière-plan.
« La Kafrado est aussi un moyen de relier l’Algérie à sa part africaine. Dorato, qui est princesse malienne de l’ethnie dogon, me permettait justement d’aborder notre africanité, notre appartenance et la richesse africaine », justifie l’autrice
Comme ce duo d’héroïnes qui tente de créer leur propre domaine, nouveau refuge des damnés, l’histoire du peuple dogon est lui aussi rythmée par un même isolement protecteur. Un refuge trouvé le long de la falaise de Bandiagara, au Mali, pour fuir les conflits des plaines environnantes.
Un clin d’œil à des destins communs que l’écrivaine ne veut pas oublier: « En Afrique, l’unité de nos peuples fait vraiment notre force… Et ça me fait mal d’entendre, par exemple, un Algérien qui dit de quelqu’un d’autre: “il vient d’Afrique”. Mais d’abord, toi-même tu es Africain, tu viens d’Afrique !»
La « cosmogonie dogon» : l’Afrique, c’est aussi la science
Cette fiction, imprégnée d’éléments historiques, accorde également une place à une tradition qui fait la réputation du peuple dogon: la cosmogonie. Une explication traditionnelle de la création du monde et des étoiles, notamment l’étoile Sirius B. Un dernier mystère qui étonne d’ailleurs les scientifiques européens, car la découverte de cette étoile n’a été possible qu’en… 1862 grâce aux télescopes. C’est aussi l’année où, dans le récit de Malika Chitour, ses personnages prennent le large vers leur nouvelle liberté… Coïncidence ?
«Ça me tenait à cœur de mettre en avant cette cosmogonie qui est souvent abordée par les Européens à travers le prisme du culte et de l’occulte, et moins par celui de la science… Mais les Dogons ont découvert ces étoiles bien avant la NASA », rappelle-t-elle.
« Beaucoup de choses ont été puisées de l’Afrique pour éclairer l’Europe. Les universités africaines étaient là avant toutes les autres. Elles ont ouvert le chemin : l’université de Sankoré à Tombouctou (fondée au XIIe siècle avant l’Université de Paris), l’université antique de Madaure, fréquentée notamment par Saint-Augustin, ou même la ville de Bejaïa dans laquelle le mathématicien Fibonacci a fait ses premiers pas. C’est d’ailleurs grâce à ce contact de Leonardo Fibonacci avec l’Afrique que les chiffres dits arabes sont parvenus à Pise, en Italie », termine l’écrivaine. Elle qui semble ainsi poser la même question dans son roman : à force de regarder vers le Nord ou l’Est, l’Algérie n’aurait-elle pas fini par oublier qu’elle appartient aussi au Sud ?




