Avec De pierre et de pixel, Heittem Abes signe un essai bref, incisif et profondément dérangeant, qui interroge le récit dominant du progrès humain à l’ère de l’intelligence artificielle.
Publié en 2025 aux éditions Casbah, De pierre et de pixel est un premier essai qui frappe par sa radicalité. Heittem Abes y développe une réflexion philosophique accessible, nourrie d’Histoire, d’archéologie et d’une critique frontale de la modernité technologique. Une centaine de pages, à travers lesquelles l’auteur déconstruit le mythe du progrès linéaire. Il pose une question centrale : l’humanité a-t-elle confondu puissance et sagesse ?

Tailler la pierre : une violence originelle assumée
Dès les premières pages, Heittem adopte une posture volontairement provocatrice. Il qualifie de « crime » le geste fondateur de l’humanité « civilisée » : tailler la pierre. Non par goût de la formule, mais parce que cet acte marque, selon lui, une rupture irréversible avec l’ordre naturel. Transformer, façonner, imposer une volonté humaine sur la matière n’a rien d’innocent. C’est une violence première, constitutive de ce que nous sommes devenus.
L’homme qui a taillé cette pierre, il ne répare pas la nature, il la viole. Il impose sa volonté sur elle. C’est violent, mais c’est aussi ce qui nous rend humain.
Heittem Abes
À partir de ce geste inaugural, l’auteur déroule une lecture implacable de l’histoire humaine : casser, reconstruire, dominer, recommencer. Le progrès n’est ni nié ni glorifié. Il est présenté comme un mouvement ambivalent, porteur à la fois de grandeur et de désastre. Le problème n’est pas l’action, mais l’oubli de son coût. Crises écologiques, fractures sociales, perte de sens : l’addition d’une violence sacralisée nous rattrape.
Göbekli Tepe ou l’effondrement du récit matérialiste
L’un des passages les plus stimulants de l’ouvrage (chapitre 1) s’appuie sur Göbekli Tepe, site archéologique majeur vieux de plus de 12 000 ans. Pour l’auteur, ce lieu constitue une gifle au récit moderne dominant. Contrairement à ce que l’on a longtemps enseigné, l’homme n’a pas attendu de maîtriser l’agriculture pour bâtir des sanctuaires. Le sacré a précédé la production. Ce renversement oblige à reconsidérer la hiérarchie admise entre économie et spiritualité.
De l’imprimerie à l’algorithme : quand l’outil pense à notre place
De chapitre en chapitre, l’essai établit de manière tacite, un parallèle saisissant entre l’imprimerie et l’algorithme. Si la première a démocratisé l’accès au savoir, elle a aussi transformé la parole vivante en objet reproductible, indifférencié. Le génie comme la propagande y circulent sans filtre. Le bruit remplace la transmission.
Mais avec l’algorithme, une rupture décisive s’opère. Là où le livre laissait une liberté d’interprétation, la machine anticipe, oriente et façonne le désir. Pour la première fois, l’outil ne se contente plus d’assister l’humain : il le précède. Heittem pose alors une question vertigineuse : que devient l’homme lorsqu’il cesse d’être sujet pour devenir donnée ?
La conclusion évite tout catastrophisme simpliste. La technologie, affirme l’auteur, ne crée rien : elle amplifie ce que nous sommes déjà. « La véritable bifurcation ne se situe pas dans la machine, mais dans la capacité humaine à dire non. »
Un premier essai d’une rare maturité
Pensé comme un texte qui « accroche immédiatement », presque documentaire dans son rythme, l’ouvrage propose une réflexion accessible sans être simpliste. Publier n’est pas, pour Abes, une consécration, mais l’ouverture d’un chemin longtemps différé : celui d’une pensée forgée hors des cadres, qui assume pleinement son origine marginale pour mieux interroger le cœur de notre modernité.
“Tant qu’il restera quelqu’un pour éteindre son téléphone, ouvrir un livre, regarder un enfant dans les yeux, alors il existera encore un chemin. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre : non pour donner des réponses, mais simplement pour rappeler que nous avons encore le choix.”
Dans un paysage saturé de discours technophiles ou catastrophistes, cet essai se distingue : il offre une pensée critique, ancrée dans le réel, sans dogme ni posture académique. Un livre qui se lit vite, mais qui continue longtemps à travailler son lecteur.
Heitem Abes est écrivain et essayiste. Autodidacte, il s’est formé à la philosophie en dehors des cadres universitaires, après un parcours professionnel atypique, notamment comme scaphandrier soudeur. Il a travaillé dans les profondeurs marines, au contact du danger, de la solitude et de la mort. Cette expérience, marquée par la perte de collègues et une confrontation directe à la fragilité humaine, agit comme un choc. Il quitte cet environnement qu’il juge toxique, mais conserve une matière imaginaire puissante.
De pierre et de pixel est son premier ouvrage publié. Il vit et écrit en marge des circuits intellectuels traditionnels, revendiquant une pensée libre, nourrie par l’expérience, la lecture et le doute.

