Pendant des décennies, les survivants ont gardé le silence. Dans plusieurs villages de Kabylie, des familles ont continué à vivre avec des récits fragmentés, des absences et des traumatismes transmis à voix basse. Avec Un massacre en Kabylie, 1956, publié aux éditions La Découverte et Barzakh, Safia Kessas et Fabrice Riceputi reviennent sur les massacres du 23 mai 1956 à Aït Soula, Tazrouts et Agouni. Leur enquête rassemble témoignages, archives et récits familiaux pour documenter les violences commises par l’armée française dans la vallée de la Soummam.
Publié le 7 mai 2026, avec une préface signée Edwy Plenel, le livre retrace une opération menée au petit matin dans ces villages de Kabylie. Ce jour-là, des militaires français exécutent sommairement environ 75 civils. Plus de 200 femmes sont ensuite rassemblées dans une mosquée, forcées à se dénuder sous la menace des armes. Plusieurs témoignages évoquent également des viols collectifs.
Journaliste, réalisatrice et autrice belgo-algérienne, Safia Kessas travaille depuis plusieurs années sur les questions liées aux mémoires coloniales, aux récits de femmes et aux transmissions familiales. À ses côtés, l’historien Fabrice Riceputi apporte son expertise sur la répression coloniale durant la Guerre de libération.
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Un livre né d’une quête personnelle
Avant de devenir un livre, Un massacre en Kabylie, 1956 est d’abord le prolongement d’une recherche personnelle menée par Safia Kessas. Dans un entretien accordé à Dzdia, l’autrice explique que ce travail est né d’un besoin de comprendre son histoire familiale et celle de la diaspora algérienne. « L’écriture de ce livre est partie du besoin de comprendre d’où je venais, en tirant les fils de l’histoire vers ma propre famille », confie-t-elle à Dzdia.
« On se rend très vite compte que l’histoire des Algériens reste liée à cette guerre et à la décolonisation. »
Cette démarche faisait déjà l’objet du podcast Au nom de Safia, diffusé par Binge Audio. Composé de six épisodes, il suit le parcours de Safia Kessas sur les traces de sa tante, assassinée pendant la Guerre de libération et dont elle porte le prénom.
Pour l’autrice, le titre du livre porte aussi une réflexion plus large sur les violences coloniales. « Si on retirait le “un” du titre, cela obligerait à questionner l’ampleur des massacres dans toute une région », explique-t-elle à Dzdia. « Ce massacre est aussi le reflet de nombreux autres crimes commis durant cette période que l’armée française appelait la “pacification”. »
Les survivantes au cœur de l’enquête
L’un des aspects centraux du livre concerne les violences infligées aux femmes. Safia Kessas et Fabrice Riceputi ont recueilli la parole de survivantes encore en vie aujourd’hui. Certaines témoignent publiquement pour la première fois.
« Ces femmes nous ont raconté précisément ce qu’il s’est passé », explique Safia Kessas à Dzdia. « Elles ont d’abord assisté aux violences et aux tortures commises contre leurs maris ou leurs fils, avant d’être conduites dans la mosquée d’Aït Soula et forcées à se dénuder. »
L’autrice rappelle aussi la difficulté de documenter ces crimes plusieurs décennies après les faits. « Nous avons recueilli des témoignages dispersés. Ce ne sont pas des témoignages massifs, mais quelques femmes ont accepté de parler. Elles voulaient avant tout qu’on les entendent et qu’on les reconnaissent. »
Selon les recherches menées par les auteurs, près de 200 femmes auraient été rassemblées ce jour-là. Certaines affirment également avoir été photographiées par les militaires français.
Une répression coloniale loin des regards
Pour Fabrice Riceputi, ce travail marque aussi une nouvelle étape dans ses recherches sur la Guerre de libération. Jusqu’ici, l’historien s’était surtout intéressé aux violences coloniales dans les centres urbains, notamment lors du Massacre du 17 octobre 1961 ou de la Bataille d’Alger.
« En travaillant sur ce projet, j’ai découvert une répression rurale beaucoup plus débridée », explique-t-il à Dzdia. « Dans ces villages, les militaires agissaient sans témoins et faisaient pratiquement ce qu’ils voulaient. »
L’historien revient également sur les échanges menés avec les survivantes durant l’enquête. « Ce qui m’a le plus marqué, ce sont les entretiens avec ces femmes qui ont raconté les violences subies devant leurs familles. Les entendre parler de ces horreurs des décennies plus tard reste bouleversant. »
«Un massacre en Kabylie 1956 », un travail contre l’effacement
Au fil des pages, Un massacre en Kabylie, 1956 confronte les archives officielles aux récits des habitants. Le livre montre comment ces exécutions ont longtemps été présentées comme un simple « accrochage avec des rebelles ».
Le livre met aussi en lumière la place des populations rurales dans la Guerre de libération. « Les récits historiques ont oublié une partie de cette population », souligne Safia Kessas à Dzdia. « Pourtant, ces villages ont participé à l’effort de guerre et ont payé un prix immense. »
L’ouvrage s’inscrit dans un travail plus large autour des mémoires coloniales et de leur transmission. À travers cette enquête, les auteurs cherchent à empêcher que ces récits disparaissent une seconde fois dans le silence.
Par ailleurs, la librairie La Petite Ourcq (Paris 19ème) organise une rencontre littérairie autour du livre, le 26 mai prochain à 19h30, en présence des deux auteurs. Elle sera animée par Edwy Plenel.
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