Il existe des voix qui ne disparaissent jamais vraiment, celle de Warda El Djazaïria en fait partie. Quatorze ans après sa disparition, ses chansons continuent d’accompagner des souvenirs, des histoires personnelles et des moments collectifs à travers le monde arabe. À chaque écoute, son timbre rappelle une époque, mais aussi une trajectoire artistique marquée par les déplacements, les rencontres et une présence scénique majeure.
Warda Ftouki est née à Paris en 1939,de père Algérien et de mère libanaise. Elle grandit dans un environnement où la musique occupe très tôt une place centrale. Très jeune, elle évolue déjà dans un univers artistique nourri par la diaspora nord-africaine et les grandes figures de la chanson arabe. Mais son parcours ne se limite pas à une vocation musicale. Il s’inscrit aussi dans une histoire traversée par l’exil et les engagements pour la guerre de libération.
Une enfance façonnée sur scène
Le père de Warda dirige le cabaret Le Tam-Tam dans le Quartier latin à Paris. Cet espace devient rapidement un point de rencontre pour la communauté nord-africaine et pour plusieurs artistes du monde arabe.
La jeune Warda y côtoie des figures majeures comme El Hadj El Anka, Farid el Atrache ou encore Sabah. Elle monte sur scène très tôt et enregistre son premier disque à seulement 11 ans.
La guerre de libération et l’exil familial
Dans les années 1950, alors que la guerre de libération s’intensifie, la famille de Warda évolue dans un environnement étroitement lié à la diaspora algérienne installée en France. Le cabaret familial devient un lieu fréquenté par des artistes, des militants et des figures proches du mouvement de libération national.
Les autorités françaises finissent par fermer l’établissement après la découverte d’activités liées au soutien du Front de libération nationale. La famille quitte alors la France pour s’installer au Liban, pays d’origine de sa mère, dans le quartier d’el Hamra à Beyrouth.
Cette période marque profondément Warda, dont le lien avec l’Algérie reste central malgré l’exil.
Le Caire et l’ascension d’une grande voix arabe
Installée à Beyrouth, Warda commence à chanter dans les cabarets afin de soutenir sa famille. Sa voix attire rapidement l’attention du réalisateur Helmy Rafla, qui la fait venir au Caire.
Dans les années 1960, la capitale égyptienne est un centre majeur de la création musicale arabe. Warda y rencontre de grandes figures de la musique, notamment Mohammed Abdel Wahab, qui contribue à l’orienter vers de grandes productions artistiques.
Elle partage également la scène avec Abdel Halim Hafez et Fayza Ahmed. Progressivement, elle s’impose comme l’une des voix majeures du monde arabe.
L’indépendance de l’Algérie et un retour décisif
En 1962, Warda découvre l’Algérie indépendante pour la première fois. Ce voyage représente un moment majeur dans son parcours personnel. Elle épouse un officier algérien et choisit de s’éloigner de la scène pendant plusieurs années.
Mais en 1972, à l’occasion du dixième anniversaire de l’indépendance, le président Houari Boumédiène sollicite son retour sur scène. Cet événement relance sa carrière et ouvre une nouvelle période artistique.
C’est durant ces années qu’elle interprète plusieurs chansons patriotiques devenues incontournables, comme Biladi ouhibouki, Min baide ou encore Aïd el karama. Ces titres renforcent encore davantage son lien avec le public algérien.
La rencontre avec Baligh Hamdi et les grands succès arabes
Après son retour à la chanson, Warda retrouve l’Égypte et entame une période décisive de sa carrière. Elle rencontre alors Baligh Hamdi, l’un des plus grands compositeurs de la musique arabe, connu notamment pour ses collaborations avec Abdel Halim Hafez.
Leur rencontre marque un tournant artistique majeur. Baligh Hamdi compose pour Warda plusieurs chansons devenues des classiques du répertoire arabe. Leur collaboration contribue à installer durablement la chanteuse parmi les grandes voix du monde arabe.
Les deux artistes se marient par la suite et forment l’un des couples les plus connus de la scène musicale arabe de l’époque.
Les années 90 et le retour au premier plan
Après une période plus discrète, Warda revient fortement dans les années 1990 grâce à une nouvelle génération de compositions, notamment signées Salah Charnoubi.
Des titres comme Haramt Ahibek, Betwenes Bik ou Ya Khsara rencontrent un large succès dans le monde arabe et permettent à Warda de retrouver une place centrale auprès du public.
D’ailleurs, la chanson Betwenes Bik connaîtra aussi un prolongement inattendu à l’international. Une partie de son arrangement sera reprise par le producteur américain Timbaland pour le titre Don’t Know What to Tell Ya de Aaliyah, sorti en 2003 sur l’album posthume I Care 4 U. Un emprunt resté longtemps méconnu, Warda El Djazaïria n’ayant pas été créditée dans cette version.
Une carrière portée par les grandes scènes
Au fil des années, Warda se produit dans de nombreuses salles et festivals en Algérie, dans le monde arabe et en Europe. Ses concerts rassemblent un public large et fidèle.
Malgré ses problèmes de santé dans les années 2000, elle continue de chanter et de maintenir une présence artistique jusqu’à la fin de sa carrière.
La disparition de Warda et l’émotion populaire
Le 17 mai 2012, Warda El Djazaïria s’éteint au Caire à l’âge de 72 ans. Son corps est ensuite rapatrié en Algérie et inhumé au carré des martyrs du cimetière d’El-Alia, à Alger.
Ses funérailles suscitent une vive émotion dans plusieurs pays arabes. En Algérie, de nombreux admirateurs lui rendent un dernier hommage à celle qui reste l’une des voix les plus aimées du répertoire arabe.

