Léningrad, 1978. Un amour improbable éclot entre un jeune étudiant algérien et une soprano russe hantée par les victimes de son grand-père, auteur de répressions atroces aux confins de l’empire soviétique… Dans son dernier roman de fiction Irina, un opéra russe, l’écrivain algérien Anouar Benmalek nous embarque dans les ruines sentimentales d’une URSS qu’il a sillonnée et dont il reste marqué à tout jamais. Rencontre avec le plus soviétique des écrivains algériens.
Auteur multi-primé, Anouar Benmalek est de cette trempe d’écrivains qui tirent des bas-fonds de l’homme une poésie magnétique. Originaire de Constantine, il est souvent comparé par certains critiques littéraires à l’illustre romancier William Faulkner, connu pour ses personnages brisés.
Le romancier algérien a répondu à l’appel de Dzdia lors d’une rencontre littéraire ce mardi 5 mai. Dans les locaux de la Librairie Aïcha, (dans le 13e arrondissement de Paris), il est revenu avec son public sur son dernier ouvrage: Irina, un opéra russe.

Quatre ans après son dernier roman à succès, L’amour au temps des scélérats, Anouar Benmalek nous replonge dans la splendeur et la misère d’un empire déchu qu’il connaît si bien: l’Union Soviétique. Cette « terre des extrêmes », où il vécut à la fin des années 1970, occupe une place centrale dans son nouveau roman.
« La Russie est un pays qui vous marque à vie »
Russophone marqué par ses cinq années d’études de mathématiques entre Kiev, Moscou, Odessa et Léningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg), Anouar Benmalek ne nous dévoile pas aujourd’hui la passion ardente qu’il éprouve pour l’URSS, tant elle a toujours impregné son écriture. L’un de ses premiers livres, Ludmila ou le Violon de la mort lente (ENAL, 1986), en est le parfait exemple.
“Dans ma promotion, on était seulement deux à obtenir une bourse pour l’URSS. Comme tout Algérien à l’époque, j’avais des préjugés et une idée très négative de la Russie… J’y suis allé en traînant les pieds et je suis resté cinq ans. C’est un des meilleurs choix que j’ai fait de ma vie. C’est un pays qui vous marque à vie, et même si je suis très sévère à l’égard du pouvoir aujourd’hui, je suis fondamentalement russifié.” – Anouar Benmalek
Mais quarante ans après l’écriture de Liudmila, à l’Est, les ruines rouges ont laissé place aux tambours de la guerre entre Kiev (actuelle capitale de l’Ukraine) et Moscou. « Une tragédie opposant deux peuples frères », s’émeut l’écrivain, et qui traverse également la fin de son roman Irina, un opéra russe.

Dans cette fresque à la fois intime et historique, le lecteur est transporté en 1978. On y découvre une histoire d’amour entre Irina, « soprano aux rêves de grandeur » et Walid, étudiant algérien tout juste arrivé à Léningrad. Contraint de quitter le pays précipitamment, le jeune Walid revient à Saint-Pétersbourg en février 2022 dans le but de retrouver Irina… Mais la guerre approche.
L’exploration romanesque d’un crime de masse
Loin d’être une simple idylle amoureuse entre un Algérien et une Russe, l’œuvre d’Anouar Benmalek se présente en réalité comme une tragédie humaine. Une histoire jalonnée par la grande histoire des crimes de masse.
L’auteur s’attarde notamment sur le destin de Vladimir, le grand-père d’Irina, ancien agent du NKVD et
« exécuteur docile » d’une famine de masse au Kazakhstan dans les années 1930. Mais les victimes de ces atrocités continuent de hanter sa descendance…
“On ne guérit jamais de l’ombre du NKVD, elle se transmet dans le sang comme une maladie génétique de la méfiance. Irina portait en elle le chant de ceux qu’on avait fait taire. Une polyphonie de fantômes qui exigeait d’elle une perfection que les vivants ne pouvaient plus lui offrir…” – passage du livre Irina, un opéra russe.
Une exploration des tragédies du XXe siècle qui est bien la marque de fabrique d’Anouar Benmalek. Lui qui est devenu spécialiste des questions liées aux génocides. Il a notamment consacré un roman à la Shoah et au génocide des Héréros (en Namibie) avec Fils du Shéol. Et, tout russophile qu’il est, sa description de l’horreur n’épargne pas le terrain soviétique.
« Seul l’amour peut aider à surmonter cette épouvantable histoire »
« Certains crimes, leur souvenir est un souvenir racial. On se souvient de la famine des Ukrainiens parce qu’ils sont Européens. Les autres, on ne s’en souvient pas. Aimé Césaire le disait lui même concernant la Shoah: « Ce très humaniste, très distingué, très bourgeois chrétiens du XXe siècle, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler ce n’est pas le crime en soi, c’est le crime contre l’homme blanc. » Et redécouvrir celà à chaque fois est terrible… Pourquoi nous ne connaissons pas cette famine génocidaire au Kazakhstan ? », interpelle Anouar Benmalek.
« La Russie est grande. Autant par sa beauté que ses crimes. Et ce livre, je l’ai consacré à cette histoire. Mon livre, comme la Russie, est à l’image d’un opéra finalement. On découvre des choses qui paraissent impossibles mais qui sont vraies… Avec le sentiment que seul l’amour peut aider à surmonter cette épouvantable histoire », termine l’auteur.

