Alif a fait ses premiers pas sur la scène du Théâtre de Sartrouville le 14 avril, marquant une étape importante dans le parcours du metteur en scène franco-algérien Abdelwaheb Sefsaf.
Présentée en première nationale, la pièce vient clore le triptyque Hexagone, une petite histoire de France, dans lequel Sefsaf raconte, à hauteur d’homme, des trajectoires liées à l’immigration maghrébine.
Sur scène, on retrouve la comédienne Adila Bendimerad, Abdelwaheb Sefsaf, Souad Sefsaf, Aliocha Regnard ou encore Natalie Royer. À leurs côtés, des acteurs non professionnels, intégrés le jour même, occupent certains rôles avec des textes entre les mains.
Ce choix n’est pas anodin. Il dit quelque chose du théâtre aujourd’hui, de sa fragilité, mais aussi d’une volonté d’ouvrir le plateau à d’autres voix, moins légitimes sur le papier mais tout aussi nécessaires.
Une identité en construction
Dans le premier épisode, Si loin si proche, Sefsaf dresse le portrait de la mère. On suit une famille algérienne qui prépare son retour au pays, avec en filigrane une réalité qui s’impose : ce retour devient impossible. L’Algérie reste là, mais plus comme avant.
Dans Ulysse de Taourirt, le deuxième volet, on revenait à l’origine. Celle du père, Arezki, arrivé en France en 1948 pour fuir le typhus et la famine en Kabylie. Un récit marqué par la survie, mais aussi par les premières fractures liées à l’exil.
Avec Alif, le regard change. Abdel sort du cadre familial. Il se construit ailleurs : à l’école, dans ses relations, dans le regard des autres.
Ce déplacement du regard, du cercle familial vers le cercle social, donne à la pièce une dimension plus frontale. Abdel devient le lieu de toutes les contradictions, héritier d’une histoire migratoire, mais aussi produit d’une école républicaine qui peine à reconnaître la pluralité des identités.
Voir cette publication sur Instagram
Ce tiraillement se traduit dans le texte par une écriture fragmentée, où les récits s’entrecroisent comme autant de tentatives de se raconter, sans jamais se figer.
La langue comme territoire
Tout tourne autour de la langue. Pas seulement le français ou l’arabe, mais ce que cela implique : parler, ne pas parler, traduire, perdre ou garder quelque chose.
La figure d’Anne-Marie (jouée par Adila Bendimerad) est centrale. Professeure libanaise, elle s’éloigne d’un enseignement académique classique. Elle introduit ses élèves à une autre musicalité du monde.
Elle convoque Fairouz, fait entendre la poésie préislamique d’Imru’ al-Qays et ouvre ainsi une brèche dans le cadre rigide de l’école.
Ce geste pédagogique devient presque politique : il s’agit de redonner une légitimité à des héritages culturels souvent marginalisés. Dans cette relation, Abdel découvre que la langue peut être multiple et, surtout, qu’elle n’appartient à personne.
Une fresque historique et intime
La pièce installe aussi une ambiance très précise : celle de la France des années 80. Les camarades de classe, les discussions, les tensions autour de l’immigration, tout cela reste en toile de fond, sans être appuyé lourdement.
Le récit ne s’arrête pas là. Il s’ouvre à d’autres histoires : le Liban et ses récits de résistance, mais aussi des trajectoires moins connues, comme celles des travailleurs algériens engagés ailleurs.
Ces fragments d’histoire élargissent le propos sans le diluer.
Refuser les identités figées
Une question traverse l’ensemble de la pièce : comment se définir quand on se sent à la fois d’ici et d’ailleurs, sans jamais être complètement l’un ou l’autre ?
Cette tension, au cœur de nombreuses trajectoires issues de l’immigration, trouve une réponse dans un refus des catégories binaires.
Lors de notre rencontre, Adila Bendimerad formulait cette idée avec clarté. Il ne s’agit pas de se diviser en parts égales, ni de choisir entre deux appartenances.
« On n’a pas besoin d’être 50 % français et 50 % algérien. On peut être 100 % tout. »

