Ahmed Ben Mohamed Chérif, dernier Bey de Constantine. Homme de conviction, stratège inflexible face à la machine coloniale française, il incarne une résistance qui dépasse sa propre époque. C’est cette stature que le cinéma algérien a tenté de capturer dans le long-métrage Ahmed Bey — œuvre ambitieuse, complexe, et dont le parcours lui-même dit beaucoup sur les défis de la mémoire nationale portée à l’écran.
Produit par le Centre algérien de développement du cinéma, ce film de 124 minutes plonge le spectateur dans les turbulences du XIXe siècle. Le scénario, signé Rabah Dhrif, s’ouvre sur l’« incident de l’éventail » de 1827 : cet accrochage diplomatique entre le Dey Hussein, incarné par Gérard Depardieu, et le consul français, prétexte qu’utilise Paris pour justifier son invasion. Ensuite, le film déroule les grandes étapes de la résistance algérienne, dont la bataille décisive de Constantine en 1836, tournée à Alger, Constantine et Tipasa.
La réalisation est confiée au cinéaste iranien Djamal Shourjeh, qui a signé des œuvres comme33 Days ( 33 Rouz). Choix qui, en lui-même, interroge. Pourquoi confier un récit aussi profondément algérien à un regard extérieur ? La question n’est pas rhétorique : elle traverse en réalité toute la réception du film.
Mohamed Tahar Zaoui : porter le poids d’un héros national
C’est Mohamed Tahar Zaoui qui incarne le personnage-titre, avec une présence magistrale.L’acteur confie avoir abordé ce rôle avec autant de fierté que de responsabilité. Il sait qu’une telle figure, inscrite dans la mémoire collective, impose une exigence rare. Donner à Ahmed Bey une image juste et digne constituait, selon lui, le principal défi. Son nom d’acteur sera désormais associé à cette figure tutélaire.
« Incarner une figure gravée dans l’âme d’un peuple est à la fois vertigineux et enivrant. Ahmed Bey ne m’a pas intimidé, il m’a conquis. Chaque jour de tournage était une nouvelle rencontre avec lui », dit-il.
Ce qui l’a guidé, c’est le choix du scénario : montrer non pas un héros invincible, mais un homme traversé par le doute, l’amour et la douleur.
« On a montré sa faiblesse, ses larmes… un brave Bey qui ressent profondément la douleur de ses sujets. Et c’est cela qui m’a permis de le sentir et de partager avec lui la faiblesse humaine et la force du roi face au colonisateur. »
Cette humanité du personnage est, pour Zaoui, la clé de l’identification du spectateur. Il rappelle le rôle du cinéma comme outil de transmission historique, capable d’amener les jeunes générations à se reconnaître dans leurs héros et à être fières de leur appartenance à l’Algérie. Il se dit chanceux et enrichi par cette expérience internationale, aux côtés d’une équipe iranienne, libanaise et française.
Il est entouré d’une distribution algérienne : Abdelbasset Ben Khalifa, Djamel Aouane, Khadidja Mezini dans le rôle de la mère du Bey, Imane Noël en Hennachia, l’épouse d’Ahmed Bey. Une mention particulière revient à la regrettée Rym Ghazali, qui prête ses traits à Kaboura dans ce qui restera l’un de ses derniers rôles marquants.

Un parcours chaotique, révélateur d’une industrie en construction
Initialement prévu pour une sortie en 2019, le film a connu de longues années de gel avant d’entrer seulement en 2025 dans sa phase de finalisation. Ce délai n’est pas anodin. Il reflète les fragilités structurelles d’une industrie cinématographique nationale qui, malgré des moyens mobilisés et une volonté politique affichée, peine encore à transformer ses ambitions en productions fluides et maîtrisées. Six ans d’attente et de tribulations altèrent inévitablement l’élan, la cohérence d’équipe, et parfois la vision initiale.
Reconnaître les mérites d’un film n’interdit pas d’en pointer les failles. Plusieurs observateurs ont relevé une chronologie parfois floue, des à-coups dans le rythme narratif, et des dialogues qui conservent une certaine rigidité. La question de la langue est particulièrement révélatrice : le recours à l’arabe classique plutôt qu’à l’algérien crée une distance inattendue. Dans un film qui ambitionne de restituer la vérité d’une époque et d’une société, ce choix linguistique fragilise le réalisme et éloigne paradoxalement le public de personnages qu’il était censé reconnaître comme les siens.
La bande originale, composée par le pianiste turco-américain Fahir Atakoglu, illustre une tension similaire. Techniquement accomplie, elle manque peut-être de cette âme algérienne qui aurait ancré émotionnellement le récit dans son terroir. Une musique peut être belle sans être juste pour un contexte donné ; ici, l’universalisme du style semble avoir pris le pas sur l’enracinement nécessaire.

Entre devoir de mémoire et questions ouvertes
Il serait injuste de ne pas souligner ce que Hadj Ahmed Bey accomplit avec une sincérité réelle. Il remet en lumière une figure trop peu connue du grand public, y compris algérien. Il rappelle que la résistance à la colonisation ne fut pas un soulèvement spontané, mais une lutte organisée, portée par des hommes, des souverains de convictions profondes et de stratégies réfléchies. En cela, le film remplit une fonction de transmission que peu d’œuvres osent assumer aussi frontalement.
Le personnage d’Ahmed Bey, tel que construit à l’écran, pose aussi des questions qui méritent d’être prolongées bien au-delà de la salle de cinéma. Comment faire vivre une figure tutélaire sans la figer dans le marbre ? Comment lui restituer ses doutes, sa vulnérabilité, sa dimension humaine — sans trahir la mémoire collective qui s’en est emparée ? Quel message ce résistant du XIXe siècle peut-il encore transmettre aux jeunes Algériens d’aujourd’hui, à des générations nées dans un pays indépendant mais qui cherchent encore à articuler leur rapport à cette histoire fondatrice ?
Hadj Ahmed Bey est un film qui trébuche parfois sur ses propres ambitions. Mais il existe — et c’est déjà considérable.

