Artiste pluridisciplinaire, plasticienne et designer graphique de formation, designer textile et céramiste autodidacte, Mehdia Drir revendique une pratique plurielle et intuitive, libre des catégories figées. Diplômée de l’École supérieure des beaux-arts d’Alger en 2023, l’artiste originaire de Dellys développe une œuvre incarnée, nourrie par l’enfance, la mémoire sensorielle et l’expérience du trauma.
Avec Ground Zero, sa nouvelle exposition, elle franchit une étape décisive dans son parcours : une mise à nu assumée, mais également un point d’aboutissement, confirmant par ailleurs la capacité de l’agence XBM à accompagner et révéler des artistes de grand talent.

Ground Zero : atteindre le point zéro
Troisième volet d’une trilogie amorcée avec Seed puis Roots, Ground Zero marque symboliquement un retour au point de départ. Non pas un recommencement à l’identique, mais un cycle achevé, prêt à s’ouvrir sur autre chose. L’exposition agit comme un arrêt volontaire de la rotation intérieure, un temps de suspension nécessaire avant un nouveau mouvement.
Au cœur du dispositif, la série Trauma concentre l’essence du projet. Cinq tableaux – Anger, Shame, Attachment, Void et Hair Loss – donnent forme à des états émotionnels traversés par l’artiste. Ces œuvres gravitent autour d’une pièce centrale, Scène de vie, évocation d’un espace familial marqué par des tensions silencieuses. Un singe suspendu y apparaît comme un symbole ambigu : figure de l’enfance troublée, présence intrusive, témoin muet d’un déséquilibre latent.
La palette chromatique, dominée par le rouge, s’impose avec force. Couleur frontale et presque abrasive, elle envahit la toile comme une matérialisation de la violence intérieure. Chez Mehdia Drir, la peinture n’est ni décorative ni apaisante. Elle relève d’un geste nécessaire, parfois éprouvant, où chaque couche devient une tentative de mise à distance. Le tableau agit alors comme un espace de transfert, permettant à l’émotion d’être déposée, puis progressivement abandonnée.
« Ground Zero, c’est l’idée du cercle complet. J’ai fait plusieurs tours sur moi-même, mais jamais identiques. Aujourd’hui, c’est le moment d’arrêter ce cycle pour en commencer un nouveau. »



L’animal comme refuge et miroir
Face à cette charge émotionnelle, l’animal occupe une place centrale dans l’univers de Mehdia Drir. Héritage direct de son enfance passée à la ferme de ses grands-parents, il incarne un contrepoint essentiel à la complexité des relations humaines. Dans la série Friends, seule parenthèse plus lumineuse de l’exposition, les animaux deviennent des figures de refuge, de loyauté et de sincérité.
Loin de toute idéalisation naïve, l’artiste leur attribue une valeur éthique : celle d’êtres dénués de duplicité, incapables de blesser par calcul. Ils représentent un espace de confiance possible, là où l’humain échoue souvent. « Les animaux représentent la part la plus sincère de mon monde. Contrairement aux humains, ils ne blessent pas par calcul. Avec eux, il existe une forme de vérité simple et rassurante. »
Cette relation affective se cristallise particulièrement autour du poisson, motif récurrent et autobiographique. Le poisson devient ici un véritable autoportrait. Choisi dès l’enfance face à l’immensité de la mer de Dellys, il illustre une manière de se situer dans le monde : petit, vulnérable, mais persistant. Tantôt intact, tantôt réduit à l’état de carcasse, il traverse les œuvres comme une métaphore de l’identité fragmentée. Il porte également une mémoire sensorielle tenace — l’odeur de l’eau, du port — que l’artiste dit conserver intacte, des années après avoir quitté sa ville natale. Cette « madeleine » évoque la mémoire de son feu papa.
Dans cette logique de dialogue et d’hybridation, l’exposition présente également une œuvre réalisée à deux mains avec l’artiste Mohic. Fleurs dans la mer mêle textile, récupération et peinture dans une superposition audacieuse de styles. L’académisme de la figure centrale rencontre l’énergie brute du street art. Un personnage mélancolique y enlace un poisson marqué de cicatrices sur un fond floral domestique. Le contraste entre les tons terreux et les tracés orange fluorescents crée une tension visuelle forte, transformant cette étreinte en une allégorie de la fragilité du vivant et de sa réappropriation dans l’espace urbain.



De la matière intime à l’ouverture collective
Si la peinture constitue le socle émotionnel de l’exposition, la matière occupe une place tout aussi déterminante. Entre textile, peinture et céramique, Mehdia Drir développe une pratique guidée par le toucher et l’intuition. À travers les séries Terre et Mer, la céramique s’impose. comme un prolongement naturel de son univers : matière organique, gestes lents, pétrissage, moulage, travail au tour. L’artiste y poursuit une exploration sensible, physique, loin du digital.
Avec Talasim (Talismans), sa marque, Mehdia Drir investit également le vêtement comme objet symbolique. Le nom affirme une dimension protectrice, profondément ancrée dans l’imaginaire culturel algérien. Le projet défend une création éthique, locale et relationnelle, où le geste artisanal retrouve toute sa valeur.
Après avoir exploré, jusqu’à l’épuisement, ses propres zones de fragilité, Mehdia Drir affirme aujourd’hui le désir de se tourner vers des thématiques plus larges. Ground Zero clôt ainsi un chapitre introspectif pour ouvrir la voie à des sujets de société, où l’intime, désormais apaisé, pourra dialoguer avec le collectif.
L’exposition ne se contente pas de montrer des œuvres : elle acte une transformation. Celle d’une artiste qui, après avoir fait de l’art un outil de survie, se sent enfin prête à en faire un espace de réflexion, d’engagement et de projection vers le monde.
