Pendant qu’en France on commémore la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Algérie on pleure les victimes des massacres ce même jour. Ce jeudi 7 mai, dans une petite salle des fêtes de Nanterre, la pièce L’autre 8 mai 1945, Je me souviens de M’hamed Kaki a réuni une cinquantaine de personnes pour rappeler ce que l’histoire officielle a longtemps cherché à taire.
Une salle des fêtes chargée d’histoire
Ce n’est pas l’Opéra. Ce n’est pas la Comédie-Française. C’est une petite salle des fêtes familiale à Nanterre et une scène modeste. Mais ce soir-là, à 20h, lorsque la pièce commence, les murs semblent se souvenir. La salle est pleine. Le silence, lui, est total.
L’autre 8 mai 1945, Je me souviens de M’hamed Kaki explore l’une des pages les plus sombres de l’histoire coloniale française, mais aussi l’une des plus occultées. La pièce alterne gravité et moments d’humour bien amenés. Elle ne laisse personne indifférent.
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Ce jour où l’Europe célébrait pendant que l’Algérie saignait
Le 8 mai 1945, le jour même où la France célèbre la victoire sur la barbarie nazie, des massacres sanglants sont perpétrés en Algérie. Des millions de personnes dans les rues européennes, des drapeaux, des larmes de joie. « Plus jamais ça », dit-on. À la même heure, à Sétif, Guelma et Kherrata, l’armée française, la gendarmerie et des milices de civils européens massacrent des dizaines de milliers d’Algériens.
Tout commence par une manifestation pacifique. Les manifestants réclament la fin du colonialisme et la libération de Messali Hadj, leader nationaliste arrêté quelques semaines plus tôt. Un jeune scout musulman de 22 ans, Bouzid Saâl, porte le drapeau de l’Algérie indépendante. Il est abattu par un policier français. Ce geste déclenche une répression d’une violence extrême. Elle durera du 8 mai au 26 juin 1945.
Selon l’histoire officielle algérienne, les émeutes et la répression ont fait 45 000 morts. De leur côté, des historiens occidentaux avancent un bilan de 15 000 à 20 000 morts.
Il faudra attendre 2005 pour qu’un représentant officiel français qualifie ces événements de « tragédie inexcusable ». Quatre-vingts ans plus tard, la reconnaissance pleine et entière n’est toujours pas venue.
Messali Hadj et Émilie Busquant : deux destins au cœur de la pièce
Sur scène, M’hamed Kaki a choisi de raconter ces événements à travers deux figures centrales : Messali Hadj, père du nationalisme algérien, et Émilie Busquant, militante française qui deviendra son épouse. Deux trajectoires, deux cultures, une même conviction que la liberté d’un peuple ne se négocie pas.
Messali Hadj est l’homme qui a structuré politiquement la revendication d’indépendance algérienne bien avant novembre 1954. À travers lui, la pièce revient sur les luttes, les trahisons et les divisions qui ont marqué les mouvements nationalistes algériens, mais aussi certains partis de gauche français. Le récit avance avec clarté et humanité.
Nanterre, terre algérienne sans le savoir
Dans le public ce soir-là se trouve Michel Allain, retraité, militant syndicaliste et membre du Parti des Travailleurs à Nanterre. Sa présence n’a rien d’un hasard.
« Depuis que je suis responsable de l’Union Locale des Syndicats de Force Ouvrière à Nanterre, mes bureaux sont à la Bourse du Travail. Un jeune architecte qui préparait un mémoire m’a raconté l’histoire de ce bâtiment, que j’ignorais totalement. Le PPA, fondé par Messali Hadj et Abdallah Filali, y a vu le jour le 11 mars 1937. »
Un détail qui dit tout de la profondeur des liens entre Nanterre et l’histoire algérienne. Des liens que Michel connaît depuis l’enfance. « Moi qui suis d’origine bretonne, je m’étais battu tout petit, vers 7-8 ans, avec des enfants dont les parents étaient militaires en Algérie et qui se baladaient avec des drapeaux ‘Algérie française’. Mon père, qui était militant communiste, était lui pour l’Algérie indépendante. »
« Cette pièce mériterait d’être vue par un public plus large »
À la sortie, Michel Allain ne cache ni son émotion ni sa lucidité.
« J’ai trouvé la pièce très réussie. À travers la vie de Messali Hadj et d’Émilie Busquant, elle raconte une page importante de l’histoire. »
Mais il formule aussi un constat : « Cette pièce mériterait d’être vue par un public plus large. La mairie de Nanterre pourrait commencer par autoriser une salle plus grande, parce que cette histoire peine encore à sortir. »
Il ajoute avec la conviction du militant de toujours : « Il y a toujours un travail de mémoire à faire et l’histoire doit continuer de s’écrire. Ce travail-là ne doit pas seulement être fait par ceux qui ont gagné la guerre en Algérie, mais par tout le peuple Algérien. »
Le théâtre là où les livres n’arrivent pas
Ce que la soirée du 7 mai a montré, c’est que le théâtre accomplit parfois ce que les manuels scolaires n’ont jamais vraiment réussi à faire. Il rend les massacres du 8 mai 1945 humains, visibles et concrets.
Dans cette petite salle de Nanterre, chaque spectateur est reparti avec quelque chose de lourd et de nécessaire dans le regard.
La mémoire, ce soir-là, a refusé de rester assise.
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