Sélectionné en compétition officielle au StLouis’Docs 2026 et retenu dans la shortlist de l’Adiaha Award 2026, Tin Hinan, la dernière nomade s’impose comme l’un des documentaires les plus marquants de cette année. Réalisé par Leïla Artese Benhadj, le film prend pour point de départ une quête : celle d’une figure mythique, Tin Hinan, pour mieux s’en détourner. Parce que ce que la cinéaste découvre dans le Hoggar n’est pas tant un héritage figé qu’un monde en mouvement, déjà traversé par les transformations contemporaines.
Présenté en Algérie dans le cadre d’une tournée de l’Institut français d’Algérie, le film a trouvé un écho particulier à Alger, lors d’une projection le 2 avril 2026. À cet instant, quelque chose se précise. Le documentaire ne se contente pas de montrer : il déplace les attentes. Il ouvre un espace où se croisent mémoire transmise, imaginaire projeté et réalité vécue.
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Trois femmes dans le Hoggar
Au cœur du film, trois figures féminines structurent le récit sans jamais l’enfermer. Fatimata, nomade, vit sous la tente dans les étendues de Tazrouk, accompagnée de sa jeune fille Lella, âgée de cinq ans. Leur quotidien s’inscrit dans une continuité apparente avec les pratiques traditionnelles, même si celles-ci sont déjà traversées par des mutations discrètes.
Face à elles, Rahma, la fille aînée, incarne une autre trajectoire. Née dans un environnement urbain, elle circule entre ville et désert, entre sédentarité et mobilité. Son expérience introduit une complexité supplémentaire : celle d’une identité fragmentée, ou plutôt plurielle, qui ne se laisse pas réduire à une opposition binaire entre tradition et modernité.
Le film ne hiérarchise pas ces existences. Il ne cherche ni à idéaliser le nomadisme ni à valoriser la sédentarité. Il observe. Dans les gestes du quotidien, préparer un repas, se déplacer, transmettre un savoir, se dessinent des formes de continuité inattendues. Autour de ces trois figures gravitent d’autres présences féminines : sœurs, mères, grand-mères qui enrichissent le récit et en élargissent la portée.
Ainsi se compose un paysage humain où les temporalités coexistent. Le passé n’y disparaît pas ; il se transforme, se reconfigure, parfois de manière imperceptible. Le film capte précisément cet état intermédiaire, sans jamais chercher à le figer.
Quand le réel contredit le scénario
Le film naît d’un décalage. Arrivée dans le Hoggar avec un imaginaire façonné par les récits familiaux : caravanes, immensité silencieuse, présence diffuse des esprits. La réalisatrice se heurte à une réalité qui contredit ces images. Le désert qu’elle parcourt est habité, connecté, parfois urbanisé. Des piscines, des bibliothèques, des restaurants surgissent là où elle attendait l’isolement.
Ce choc initial devient le moteur du film. Plutôt que de corriger le réel pour qu’il corresponde à ses attentes, Leïla Artese Benhadj choisit de renoncer à son scénario. Ce geste, qui semblerait anecdotique, constitue en réalité une prise de position forte. Elle refuse la folklorisation et évite de fabriquer un désert conforme aux fantasmes. Le documentaire se construit alors dans un rapport direct à ce qui advient, dans une forme d’écoute qui laisse le monde imposer son rythme.
Cette « trahison heureuse du réel » devient une méthode. Le film avance sans chercher à démontrer, préférant accueillir les contradictions. À cet égard, il s’inscrit dans une tradition documentaire où le regard ne précède pas le réel mais s’y ajuste, au risque de l’incertitude. On pense, par moments, à certaines approches du cinéma de Tony Gatlif, dans cette capacité à laisser affleurer la vie sans la contraindre.
Filmer sans conclure : une éthique du passage
La question écologique, omniprésente sans être explicitement thématisée. L’eau, ressource rare, structure les déplacements, conditionne les modes de vie, impose même le rythme du tournage. Le désert n’est pas un décor, mais un acteur à part entière, qui infléchit les trajectoires humaines.
La relative absence des hommes à l’écran participe de cette même logique d’observation. Interrogée à ce sujet, la réalisatrice évoque un constat plutôt qu’un choix : dans les campements visités, les hommes ont migré vers les centres urbains, où ils occupent désormais des fonctions économiques. Le film enregistre ce déplacement sans le commenter, fidèle à sa ligne de conduite.
À plusieurs reprises, le spectateur pourrait être tenté de lire le film comme le témoignage d’une disparition. Pourtant, Tin Hinan, la dernière nomade refuse cette interprétation. Ce que le film donne à voir dans ses dernières images : Fatimata qui démonte son campement, Lella qui rentre à l’école n’est pas la fin d’un monde, mais son passage vers autre chose.
Après son premier court-métrage La Reine des fourmis, Leila confirme ici une écriture où le doute devient une méthode, et le regard, une forme d’engagement.
Après sa présentation à Saint-Louis dans le cadre du StLouis’Docs 2026, le film poursuit son chemin. Non comme une œuvre qui capture un monde qui disparaît, mais comme une tentative, rare, d’accompagner sa transformation.

