Avec Taazrit (34 min), Kaouther Dernouni, aussi connue sous le nom d’Arinas, signe une œuvre unique, portée par une triple quête : identitaire, féministe et décoloniale. Ce documentaire, produit dans le cadre du projet Rana Hna, dresse le portrait de Habiba, une femme vivant seule près de Ghassira (Iγassiren en chaoui), dans la wilaya de Batna.

Scientifique de formation et originaire de Batna, Arinas envisageait d’abord le journalisme comme une arme pour défendre les droits des femmes. Cependant, c’est par l’art qu’elle finit par trouver sa voix. Elle commence par la peinture, en autodidacte, afin de construire « une mémoire des femmes de mon entourage », avant de s’orienter vers le cinéma grâce au programme Rana Hna du journal féministe algérien.
Après deux années de formation intensive — son, image, montage, éthique — les scénarios développés deviennent de véritables films.
« On était une équipe 100 % féminine, 100 % féministe. C’était un safe space où on pouvait parler librement de nos peurs. »
Cette configuration reste encore rarissime dans le paysage cinématographique algérien.
Habiba, le territoire et la mémoire chaouie
Rencontrée lors de séjours répétés à Ghassira, Habiba s’impose immédiatement à la réalisatrice :
« Je me suis dit, c’est elle, je ne peux pas faire autre chose. C’est mon héroïne. »
Ancienne propriétaire d’un salon de thé pour femmes à Batna-ville, Habiba vit désormais seule dans un paysage semi-désertique. Elle conduit sa voiture, promène son chien, visite sa famille. Cette vie de liberté choisie portait autrefois un nom dans la culture chaouie : Taazrit.
Habiba ne se définit pas comme telle. Le terme, devenu désuet, a pris au fil du temps une connotation péjorative. Arinas cherche ici à réhabiliter sa signification originelle à travers la figure de Habiba : une femme libre, lucide, ancrée dans son territoire. Elle pose des questions existentielles, philosophe dans son quotidien et évoque la liberté en citant la chanson Ekker ekker Yeli de Dihiya.
Le territoire chaoui, véritable personnage du film
Au-delà du portrait intime, c’est bien le territoire des Aurès qui devient protagoniste. Le véritable personnage principal de Taazrit, c’est le Bled Chaouia. Habiba en est le fil rouge, peut-être la mémoire vivante des femmes chaouies.
Ghassira se déploie avec ses pierres, son climat rude, ses « balcons de Ghoufi », et sa nature âpre. Ce décor n’est pas un simple arrière-plan : il devient une présence vivante.
Taazrit est aussi un film autobiographique, un retour aux sources pour la réalisatrice :
« Quand je suis partie toute seule, j’ai retrouvé ma liberté là-bas. Les gens m’ont vraiment accueillie. Ils voulaient me faire découvrir la langue, la culture. »
Kaouther Arinas Dernouni
Ainsi, le film opère un double mouvement : portrait de Habiba et autoportrait d’Arinas Dernouni, retrouvant ses racines amazighes à travers le territoire et la mémoire.
Taazrit d’Arinas Dernouni : Un cinéma décolonial et tellurique
Avec Taazrit, Arinas Dernouni fait un choix politique fort : privilégier la transmission orale plutôt que les archives coloniales françaises.
« C’est à nous de raconter notre histoire. Les historiens qui ont écrit sur la région étaient tous des Français. »
Son dispositif filmique alterne entre scènes écrites et moments d’improvisation, comme celle autour de la cheminée. Ce choix crée une tension féconde entre la mise en scène et la captation du réel.
L’univers de Taazrit évoque le cinéma de Tony Gatlif, dans son rapport charnel au territoire et sa capacité à faire du paysage un acteur à part entière. La brutalité poétique des images capture l’âpreté des Aurès, tandis que le travail sonore tisse un lien entre tradition orale et modernité, notamment avec la musique de Markunda.
Cette filiation se retrouve dans le refus des assignations identitaires figées et la quête de sincérité. Habiba, comme les personnages gitans de Gatlif, incarne une liberté irréductible, hors des cadres sociaux. La figure de la taazrit résonne alors avec celle de la femme nomade, libre de ses mouvements et de ses choix.
Taazrit d’Arinas Dernouni : Accueil et portée politique
Présenté aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa, le film a suscité des débats « pertinents, profonds, très musclés » qu’Arinas accueille avec ouverture :
« Ça me permet d’avoir d’autres visions. »
Ainsi, Taazrit se déploie sur plusieurs plans : portrait intime, documentaire territorial, autoportrait et manifeste politique. Arinas y réaffirme une idée essentielle : « C’est à nous de raconter notre histoire. »
Par ailleurs, Taazrit a reçu une Mention Spéciale du Jury lors du Festival International du court-métrage de Timimoun, en novembre dernier.
Arinas Dernouni, une voix qui s’affirme à l’international
Depuis un an et demi, Arinas vit en Turquie, où elle étudie à l’Université Yeni Yüzyıl d’Istanbul, au département Télévision et Cinéma, spécialité écriture cinématographique.
En parallèle, elle découvre, hors des murs universitaires, un cinéma engagé aux côtés de réalisatrices italiennes, kurdes et turques.
« Ce qui nous a liées, c’était l’identité. À travers l’image, je me retrouve à travers mon identité. Et à travers les femmes, source d’inspiration. »
Kaouther Arinas Dernouni

