Installée à l’Institut français d’Alger du 15 janvier au 28 février, l’exposition « Ya Rayi ! Une histoire de la musique raï » s’offre au public algérois. Elle propose une traversée rare et nécessaire de l’un des genres musicaux les plus emblématiques du XXᵉ siècle.
Conçue initialement à l’IMA Tourcoing, cette exposition itinérante fait étape à Alger. Après ça, elle poursuivra sa route vers Annaba, Constantine et, symboliquement, Oran, capitale historique du raï et de l’Oranie.
Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2022, le raï accède ici à une reconnaissance scénographique inédite. L’exposition dépasse le simple cadre musical pour proposer un récit culturel, social et politique, à la croisée des mémoires algériennes, populaires et migratoires.
Un récit chronothématique
Pensée comme un parcours chronothématique, l’exposition couvre une large période allant des années 1920 aux années 1990. Elle revient sur la genèse du raï et ses matrices poétiques et musicales : la poésie bédouine, le melhoun, les cheikhates. Elle aborde ensuite les mutations du protoraï, l’émergence du pop raï, puis l’avènement fulgurant du genre dans les années 1980.
La narration s’interrompt volontairement dans les années 1990, moment d’apogée et de bascule : le raï quitte définitivement son territoire d’origine. Il fuit la menace terroriste, après l’assassinat de la star du raï Cheb Hasni, pour conquérir le monde. Une première escale décisive le mène en France. Ce choix curatorial permet de déplacer le regard. L’histoire du raï est aussi racontée depuis la diaspora, à travers les cafés d’immigrés, les cabarets, les scènes parisiennes et les grands festivals.
« Il était primordial d’offrir au raï un véritable espace de récit scénographique», explique Naïma Yahi, commissaire de l’exposition. « À partir du moment où une musique atteint ce niveau de reconnaissance, il est essentiel de traduire cette légitimité dans une exposition et de patrimonialiser à la fois l’instrumentarium du raï et celui de ses ancêtres.»
Un dispositif riche et accessible
Archives sonores, supports musicaux (78 tours, cassettes, vinyles, CD), photographies, instruments, mais aussi paroles d’artistes et d’actrices de cette histoire composent un dispositif riche et accessible. Le visiteur traverse ainsi des lieux et des mémoires où le raï s’est donné à entendre, à voir et à vivre.
Le karaïoké festif, le concert des Rayettes, nouvelle scène féminine réunissant Romeissa, Cheba Ismahan, Nour El Houda Chikhaoui et Samira l’Oranaise, sous la direction artistique d’Aboubakr Maatallah. Aussi, on peut retrouver sur le parcours des dispositifs interactifs (Chtah Box pour danser avec Zaïra, phonibox, espaces d’écoute). L’exposition propose ainsi une expérience collective et joyeuse du raï.
Au-delà de la nostalgie, « Ya Rayi ! » interroge l’avenir du genre. « Le raï est une musique d’emprunt et de réappropriation. La scène actuelle ne fait que prolonger cette tradition du raï, qui est une réinvention poétique permanente», souligne Naïma Yahi.
Corps, danse et mémoire : la conférence dansée « Chtah Box »
Parmi les temps forts de la programmation associée figure la conférence performée « Chtah Box », coanimée par Naïma Yahi et la chorégraphe Zaera Eddine. À travers chansons, récits et démonstrations corporelles, la danse devient un outil de lecture de l’histoire du raï.
Spécialiste des danses raï et oranaises — de l’allaoui au caff — Zaera Eddine déconstruit les pas d’une danse intuitive, non académique, longtemps marginalisée et parfois perçue comme subversive. Elle mobilise ses souvenirs d’enfance, ses expériences de mariages et de fêtes collectives pour raconter une transmission organique, populaire, profondément ancrée dans le corps. Originaire d’Aïn Témouchent et binationale, elle incarne également un regard diasporique, nourri par les cultures club new-yorkaises et chicagoanes, par les croisements et les hybridations.
La conférence revient aussi sur les moments phares du genre : de Didide Cheb Khaled aux « guitar heroes » du raï avec Raïna Raï, le son et l’attitude changent. La guitare électrique devient centrale, empruntant autant au rock qu’aux musiques populaires urbaines. Avec l’arrivée du clavier et de la boîte à rythmes, le raï entre dans une modernité assumée et s’internationalise grâce à des figures majeures telles que Khaled, Mami, Cheikha Rimitti ou encore Fadela & Sahraoui, avant de trouver sa dimension la plus intime avec Cheb Hasni, voix du raï sentimental.
Le récit est ponctué d’anecdotes révélatrices, comme celle du sosie de Cheb Mami casté en France pour remplacer le chanteur retenu en Algérie pour son service militaire, ou encore l’essor d’une industrie musicale informelle à Oran, où l’on enregistrait un album en une journée, « comme on va au photomaton », avant de repartir avec ses cassettes.

Une musique de la rencontre et de la réinvention
« Le raï est une musique en mouvement, capable de capter l’opinion publique, parfois perçue comme subversive, et aujourd’hui pleinement patrimonialisée et portée comme une fierté par l’Algérie», résume Naïma Yahi. « C’est cette trajectoire que nous avons voulu raconter, tout en expliquant l’expérience du raï en France, auprès de la diaspora mais aussi d’un public international.»
Musique de la rencontre par excellence, le raï a longtemps servi de pont entre les rives. « Quand on peut danser ensemble, on peut vivre ensemble. Le raï a été cela pour nous… un antidote aux replis et aux crispations», confie-t-elle.
Cette période correspond aussi à un moment de ferveur collective. « C’était une période bénie, où l’interculturalité était célébrée et vécue concrètement. Les gens dansaient ensemble, assistaient aux concerts, et ces artistes remplissaient des scènes immenses», rappelle la commissaire.
Enfin, à Alger, cette exposition trouve un écho particulier. Elle rappelle que le raï n’est ni figé ni révolu : il demeure présent, multiple et toujours actif. Le raï n’est pas mort. “Raï is not dead”.

