Il y a plus de 20 ans, Dj Kore lançait l’un des projets les plus marquants de la scène urbaine française : Raï N’B Fever. Cette saga de compilations mêlant raï, RnB et funk a déferlé sur les ondes tel un un raz de marée laissant une trace indélébile dans l’histoire de la musique française. Pour Dzdia, Dj Kore revient sur la genèse de cette aventure devenue culte.
Il a plus de 20 ans de carrière derrière lui. Quelques 4 milliards de streams au compteur. Des centaines de collaborations avec toute la fine fleur du rap français… DJ Kore, de son vrai nom Djamel Fezari, est aujourd’hui un indéboulonnable de l’industrie de la musique en France.
Producteur éclectique de la scène urbaine française, son nom restera surtout lié à un seul et même projet: la saga Raï N’B Fever. Une histoire fabuleuse, démarrée il y a deux décennies. Une fusion du raï et du RnB qui a embarqué la France entière dans la célébration métissée.
« Le raï N’B, c’est la double culture. Ce qui façonne le mode de vie de tout immigré, de toute personne née en France et d’origine africaine» – DJ Kore
Un projet ancré dans le mode de vie des immigrés en France
Raï N’B Fever… Cinq compilations de fusion musicale et des featurings mythiques avec 113, Khaled, Leslie, Cheb Bilal, Amine ou encore Magic System. Un projet au genre nouveau venu créer un lien culturel fort entre la France et l’Algérie. Outil d’empowerment puissant, Raï N’B Fever a fait de la double culture une bande son et une source de fierté pour toute une génération d’immigrés et d’enfants d’immigrés.
Un impact qui ne tarit pas avec les années: 20 ans après ses débuts, le projet légendaire continue d’attirer les foules et de remplir les plus grandes salles de France, notamment à l’occasion de sa tournée anniversaire. Plus de 120.000 tickets vendus entre L’Olympia, l’Accor Arena, le Zénith et une tournée dans plusieurs festivals autour de la France.
“Je me rappelle quand je descendais en Algérie avec mes parents, on écoutait du raï dans la voiture. Et dès que j’atterrissais à Mostaganem, j’écoutais de la funk (d’où l’appellation Fever) avec mes cousins”, se souvient Kore, non sans nostalgie, avant de se plonger dans l’année 2004, celle qui a tout changé pour lui.
La fièvre du Raï’n’B
C’est en 2004 qu’il impose le terme « raï N’B » pour désigner ce mélange d’univers musicaux… Un mix de raï, de RnB et de funk qui émergeait dans l’industrie de la musique depuis quelques années déjà. “On a profité à l’époque d’un terrain favorable parce qu’on était dans le sillon de projets comme le concert géant 1,2,3 Soleil en 1998, les collaborations de Cheb Mami avec Alliance Ethnik la même année, ou encore l’ambiance Tonton du Bled de 113, en 2000”, salue-t-il.

À l’époque, Kore est un jeune DJ de 26 ans. Issu du Bas-Montreuil (93), il grandit dans un univers cosmopolite qui nourrit son goût pour le métissage des sons. Mélomane au sang neuf il enchaîne très tôt les collaborations avec des pointures du rap français: Rohff, Booba, ou encore NTM. Sa première signature chez Sony Music en 2001 aux côtés de son compère de l’époque, DJ Skalp, vient définitivement l’installer dans une industrie du rap qu’il ne quittera plus jamais.
Fort de ses premiers succès et quelques mois avant le lancement de sa première compilation Raï N’B Fever, Kore se voit alors confier la production de la bande originale du film Taxi 3. Un grand tournant !
“Cet album Taxi 3 aurait d’ailleurs pu être la première forme de mon raï N’B. On avait déjà cet éclectisme au sein de cette compilation où on pouvait trouver des titres très RnB avec Leslie ou des morceaux de rap… C’était la première forme de ce mélange que je voulais apporter”, lâche-t-il, conscient de l’impact d’un tel album sur l’aspect que prendra ensuite son projet phare.
Raï N’B Fever volume 1: Il était une fois une icône
Le premier volume de raï N’B Made in Kore sort finalement le 21 juin 2004. La France se prend une claque musicale avec Raï N’B Fever (volume 1). « Dans une période pourtant difficile après les attentats du 11 septembre 2001 », se souvient le DJ, alors que le racisme et le ressentiment antimusulman progressent. Malgré ce contexte, l’album trouve rapidement son public. Des singles comme Sobri (notre destin), Un gaou à Oran ou Mon Bled deviennent de véritables hymnes.
Dans tous les quartiers de France, on célèbre cet ode à l’union des peuples. Un portrait musical de territoires où se rassemblent des populations de toute ethnie et de toute religion.
200 000 ventes physiques au total et l’album décroche un double disque d’or. Sa pochette kitsch, dominée par la teinte orange des dunes du Sahara algérien, devient l’une des images les plus emblématiques de la culture urbaine française du début des années 2000. Une icône est née.

« Le succès de Raï N’B Fever, ça a aussi été le fait que, sur ce même album, chaque artiste qui venait poser n’avait pas forcément de single pour son album respectif. J’avais donc eu cette idée de laisser chacun intégrer dans son album les titres Raï N’B qu’on avait faits ensemble. Ça a servi de vrai coup de communication. En plus, chaque attaché de presse qui défendait son artiste en radio y allait aussi avec un titre de Raï N’B ».
« Face à ça, les programmateurs radio ne comprenaient rien. Ils voyaient des titres Raï N’B qui faisaient partie de plusieurs projets en même temps. On s’est retrouvés avec trois ou quatre morceaux en rotation en radio grâce à cela. C’était sans précédent à l’époque », révèle DJ Kore.
“Le raï N’B est l’équivalent pour nous du Reggaeton des latinos”
Le projet passe rapidement du statut de nouveauté à celui de genre musical. Deux ans plus tard, le deuxième volet, Raï N’B Fever 2, confirme le succès avec une certification platine. La saga se poursuit jusqu’en 2011 avant que Kore ne prenne un nouveau tournant dans sa carrière, direction les États-Unis.
« Quand j’ai commencé dans la composition, j’ai bataillé pour ne pas être mis dans une case. J’ai toujours milité pour cette espèce d’éclectisme. Je ne voulais pas être catégorisé dans un seul genre, rap, raï ou RnB. C’était un premier combat dans cette France où on nous met toujours dans des cases. C’est le particularisme culturel français, on va dire », justifie-t-il.
Cette expérience outre-Atlantique lui permet de découvrir d’autres influences. Ironie de l’histoire, au moment où le raï N’B se développe en France, le reggaeton connaît lui aussi un essor important aux États-Unis. Le genre est porté dès 2004 par des artistes comme Tego Calderón et Daddy Yankee. Des radios consacrées aux musiques latines, comme Fuego XM, participent aussi à sa diffusion… Deux fièvres métissées au destin similaire.
“Le raï N’B est vraiment l’équivalent pour nous, Maghrébins de France, du reggaeton des latinos. Même dans nos racines, on partage cette histoire d’une immigration du Sud vers le Nord… Et cette grosse fierté, ce besoin d’imposer notre style, notre musique ‘à nous’”, s’amuse DJ Kore.
Et la suite ?
20 ans après les débuts de Raï N’B Fever, Djamel Fezari n’hésite pas à regarder en arrière. Le temps de célébrer cette belle aventure avec une série de concerts anniversaire et un nouvel album. Son dernier opus (le cinquième), Raï N’B Fever Partie 1, sorti en 2025, vient jouer sur la nostalgie de ces tubes funky, raï et RnB qui ont fait sa renommée. Un dernier projet qui mêle tout de même aux indéboulonnables Rim’K, Leslie et Amine la fraîcheur de nouvelles voix, avec notamment Danyl, Hamza, Djam et Timoh.

“Il va y avoir d’autres dates de concerts et un prochain EP avec du neuf notamment un morceau avec l’Orchestre National de Barbès dont je suis très fier”, révèle-t-il pour conclure.
En modernisant le raï à sa manière, Dj Kore a créé une symbiose sonique qui continue de guider aujourd’hui les cortèges de mariage de la diaspora et les trajets pour le bled… Une manière de montrer que les mélanges de cultures ne finiront jamais de faire avancer le monde.


