À partir d’une séparation tardive et presque banale, celle de ses grands-parents après soixante-deux années de mariage, Lina Soualem compose l’un des films les plus sensibles consacrés à la mémoire de l’immigration algérienne en France. Entre récit familial, enquête mémorielle et geste politique, Leur Algérie transforme l’intime en histoire collective.
Lorsque Aïcha et Mabrouk Souhalem décident de se séparer après plus de six décennies de vie commune, rien ne ressemble à une rupture. À Thiers, dans le centre de la France, ils s’installent dans deux appartements situés face à face. Aïcha continue de cuisiner quotidiennement pour celui qui fut son mari ; Mabrouk poursuit ses promenades silencieuses. La séparation n’est ni un scandale ni une libération spectaculaire. Elle agit plutôt comme une fissure dans laquelle leur petite-fille, la réalisatrice Lina Soualem, choisit de s’engouffrer pour interroger une autre absence : celle des récits qui n’ont jamais été transmis.

Le silence comme archive coloniale
Dès les premières images, composées d’archives familiales filmées par son père, l’acteur Zinedine Soualem, une question traverse le documentaire. Pourquoi tant de choses n’ont-elles jamais été dites ? Pourquoi le retour en Algérie est-il demeuré une promesse sans cesse repoussée ?
Le film dévoile progressivement que le silence de ses grands-parents ne dissimule pas un secret familial mais une douleur historique. Celle du déracinement, de la séparation avec les parents restés au pays. De l’installation dans une France qui avait besoin de bras mais ne souhaitait pas nécessairement accueillir ceux qui reconstruiraient son économie d’après-guerre. « Je ne savais pas comment ils étaient arrivés en France, pourquoi ils n’étaient jamais retournés en Algérie, pourquoi ils n’avaient jamais raconté leur histoire. Et ce que j’ai découvert en faisant le film, c’est que leur silence ne cachait pas un secret, mais une douleur : la douleur du déracinement, confie-t-elle à Dzdia.
Le film rejoint ici les analyses du sociologue Abdelmalek Sayad. Selon lui,l’immigration algérienne ne pouvait être comprise indépendamment de la colonisation qui l’avait produite. Chez Sayad, l’émigration est toujours le prolongement d’une histoire politique. Chez Soualem, elle devient une blessure intime qui se transmet de génération en génération.
« Le film parle de relations familiales, mais dans un contexte colonial et postcolonial. Il raconte comment les histoires d’exil et cette réalité politique influencent de la manière la plus intime nos relations familiales, de grands-parents à parents puis à enfants, comment elles marquent la transmission et parfois la coupent. » Mabrouk apparaît alors comme l’une de ces figures invisibles de l’histoire française : ouvrier, immigré, éternel étranger malgré une vie entière passée de l’autre côté de la Méditerranée. Même la question de l’enterrement semble prolonger l’exil. Le retour, devenu économiquement puis affectivement impossible, finit par disparaître comme horizon.

Deux visages de l’exil
La grande réussite du film réside dans sa capacité à refuser toute lecture uniforme de l’expérience migratoire.
Face à la caméra, Mabrouk se protège par le silence. Chaque phrase arrachée au passé semble lui coûter physiquement. Lorsqu’il évoque enfin les parents laissés derrière lui en Algérie, le spectateur comprend que l’homme de quatre-vingt-huit ans porte encore la douleur du jeune homme de dix-neuf ans contraint au départ.
Aïcha, elle, emprunte un autre chemin. Mariée à dix-sept ans, arrivée en France sans parler français ni savoir lire ou écrire, elle oppose au déracinement le rire, l’énergie et une forme de légèreté presque insolente. Là où lui s’est enfermé dans le silence, elle a choisi le mouvement et la parole.
Cette opposition évite au documentaire le piège de la représentation monolithique des immigrés algériens. L’exil n’efface ni les caractères ni les individualités. Deux personnes ayant partagé la même traversée peuvent en conserver des mémoires radicalement différentes.
Par sa délicatesse et son attention aux gestes ordinaires, Leur Algérie rappelle parfois le cinéma documentaire de Chantal Akerman, notamment dans sa manière de filmer les cuisines, les silences, les visages et les espaces domestiques comme des territoires de mémoire.
Filmer pour réparer
Historienne et politologue de formation, passée auparavant par le métier d’actrice, Lina Soualem s’impose dès ce premier long métrage comme une cinéaste de la transmission. Son geste consiste moins à recueillir des témoignages qu’à réactiver des liens interrompus.
Le voyage vers le village algérien de ses grands-parents constitue ainsi l’un des moments les plus forts du film. En découvrant cette terre longtemps fantasmée, la réalisatrice comprend que sa propre algérianité ne peut se construire qu’à travers celle de ceux qui ont été contraints de la quitter.
« Filmer mes grands-parents m’a reconnectée à mon algérianité. » confie t-elle a Dzdia.
Le titre du film prend alors tout son sens : ce n’est pas son Algérie mais leur Algérie. Une Algérie vécue, perdue, rêvée et parfois tue.
Cette démarche trouve un prolongement naturel dans son second documentaire, Bye Bye Tibériade. Consacré à sa lignée maternelle palestinienne, il a été présenté à la Mostra de Venise avant d’être nommé aux César. D’un film à l’autre, Lina Soualem construit une œuvre cohérente autour des questions de mémoire, d’exil et de transmission.
Avec Leur Algérie, elle offre surtout un visage à cette génération d’Algériens venus reconstruire la France sans jamais véritablement appartenir à son récit national. Le documentaire rappelle avec justesse qu’il existe des archives écrites, des archives photographiques, mais aussi des archives silencieuses, logées dans les corps, les gestes et les absences.
Et parfois, il faut une petite-fille, une caméra et beaucoup de patience pour leur redonner une voix.


