Présentée à la galerie d’art de la Résidence Sahraoui à Alger, la nouvelle exposition de l’artiste plasticien algérien Mohamed Belaïd prolonge une recherche entamée depuis plusieurs décennies autour du visage et de ses zones d’ombre intérieures. Intitulée Ombres et Lumières, la série réunit toiles et pièces de mobilier, faisant de la peinture un terrain d’émotion brute plutôt qu’un exercice de représentation.
Une matière qui porte la mémoire
Le premier contact avec les œuvres de Belaïd déjoue toute attente de confort visuel. Loin des surfaces lisses, l’artiste construit ses toiles par strates : superpositions d’acrylique et d’huile, collages texturés, grattages qui laissent transparaître les couches inférieures. Cette accumulation donne aux visages un aspect patiné, presque archéologique, comme des fresques anciennes altérées par le temps. Les visages ne sont pas posés sur la toile, ils semblent en sortir, comme des souvenirs qui remontent péniblement à la surface, avec leurs marques et leurs silences.

Cette manière de travailler la peinture comme une pâte à modeler trouve son origine dans le parcours de l’artiste, formé d’abord à la céramique avant de se tourner vers la peinture, la sculpture et le dessin. Ce passage laisse une empreinte durable. Belaïd ne se contente pas de peindre : il façonne la toile, dans un geste qui reste fondamentalement sculptural. Le graphisme, lui, ne cherche jamais le réalisme anatomique : les traits, noirs ou colorés, tracent des contours instables plutôt que des ressemblances.
L’exposition ne se limite d’ailleurs pas à la toile : plusieurs objets du quotidien, dont un fauteuil, sont réinvestis en supports tridimensionnels, recouverts des mêmes visages stylisés, aux immenses yeux cernés d’un trait noir et rehaussés de touches de rouge sur les lèvres, ainsi que de bleu et de jaune sur le reste de la composition. Ce glissement du tableau vers le mobilier prolonge le langage plastique de l’artiste au-delà du cadre traditionnel, brouillant la frontière entre œuvre d’art et objet fonctionnel.
Le regard comme champ de bataille
La figure humaine domine l’ensemble de l’exposition, mais aucune toile ne relève du portrait classique. Les traits sont éclatés, les contours instables, les proportions déplacées. Le visage devient un espace mental plutôt qu’une ressemblance. Les yeux concentrent l’essentiel de la tension : disproportionnés, parfois asymétriques d’une pupille à l’autre. Ils fixent le visiteur autant qu’ils semblent l’interroger, entre gravité et retrait. Sur plusieurs toiles, un œil se distingue de l’autre par sa couleur ou sa forme. Il souligneune dualité de l’être qui donne à l’œuvre une portée presque universelle celle d’une condition humaine façonnée par l’usure et la résistance intérieure.
Une toile prolonge cette logique jusqu’à la coupure du visage en deux registres opposés. À gauche, une moitié plus naturaliste, aux ocres et gris tempérés ; à droite, une zone plus sombre et abstraite, dominée par un bleu profond et des éclats jaune-orangé. Les lèvres, seules, sont soulignées d’un rouge franc au centre de la composition. Cette scission donne au portrait une charge dramatique, comme si deux états intérieurs cohabitaient sur un même visage sans jamais se réconcilier.
La couleur, chez Belaïd, n’est jamais décorative : elle est psychologique. Une dualité constante oppose des fonds saturés, parfois sombres ou telluriques (rouges profonds, bleus nuit, verts denses), opposés à des éclats de lumière pure (jaunes vifs, blancs brossés et bleus cyan). Les pigments débordent parfois des contours, comme si l’émotion elle-même refusait de tenir dans les limites de la forme. Certaines toiles ajoutent des cercles ou des spirales sur les joues et les fronts, suggérant des ondes ou des trajectoires mentales invisibles qui traversent les visages représentés.
Les visages deviennent ainsi le théâtre de ces tensions chromatiques, où les couleurs coulent, s’entrechoquent et se superposent pour traduire une intériorité complexe et bouillonnante.
Des influences assumées, une écriture personnelle
Sans jamais s’y référer directement, le travail de Belaïd entre en dialogue avec plusieurs courants majeurs de l’art moderne. Par exemple, la déconstruction du visage évoque certaines recherches picassiennes sur le portrait éclaté. De même, la matière épaisse et le geste instinctif rappellent par moments Karel Appel et l’esprit du mouvement CoBrA, ou encore la charge expressive des visages tourmentés de M’hamed Issiakhem. Ces échos n’effacent en rien la singularité de sa démarche, nourrie par un parcours qui l’a mené des ateliers de céramique aux galeries et collections privées d’Europe, d’Afrique et des États-Unis.
Avec Ombres et Lumières, Mohamed Belaïd ne cherche pas à représenter des individus identifiables. Il donne à voir des états, des mémoires communes, des fragilités partagées. Sous la fragmentation des lignes et l’intensité des couleurs se dessinent des présences silencieuses, qui semblent tenir tête aussi bien au temps qu’à l’oubli de véritables paysages intérieurs plus que de simples portraits.
L’exposition Ombres et Lumières est visible de manière permanente à la galerie Belaid Ceramica, exclusivement sur rendez-vous.

















