Vingt-cinq ans après un séjour professionnel en Palestine, à l’époque des accords d’Oslo, l’ingénieur et consultant international Akli Ourad livre enfin son témoignage dans De Londres à Jérusalem, Terreur promise, publié aux éditions Casbah. Plus qu’un récit de voyage, l’ouvrage se veut une immersion dans le quotidien des Palestiniens sous occupation. Il s’appuie sur une expérience vécue en 1999, ravivée par les événements survenus à Gaza depuis 2023. Rencontré à l’occasion d’une séance de dédicaces, l’auteur revient pour Dzdia sur la genèse de ce livre, son engagement de longue date en faveur de la Palestine et les difficultés rencontrées pour publier un texte aussi frontal.
Un voyage professionnel devenu témoignage
Le titre du livre interpelle immédiatement. Il fait écho à L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, mais en inverse radicalement la perspective. « Chateaubriand avait écrit un récit romantique. Le mien raconte l’envers du décor. « C’est un voyage au cœur du sionisme et des souffrances imposées au peuple palestinien depuis plus de soixante-dix ans », confie-t-il à Dzdia
Rien ne prédestinait Akli Ourad à prendre la plume. Entre un diplôme de l’École nationale des travaux publics d’Alger, un master décroché à Birmingham et une carrière d’expert en économie routière installée au Royaume-Uni depuis 1993, son quotidien se lovait loin des cercles littéraires. C’est dans ce parcours que s’inscrit sa mission pour la Banque mondiale auprès de l’Autorité palestinienne, chargée d’épauler la gestion du réseau routier en Cisjordanie.
Ce qui devait être une simple mission technique devient rapidement une épreuve humaine. Des années plus tard, cette expérience donne naissance à un ouvrage publié en 2024. Au fil des pages, l’auteur dépasse le simple carnet de route pour livrer un témoignage nourri par la mémoire historique et un engagement politique assumé. L’ensemble est porté par une écriture proche du thriller, qui restitue la tension permanente des territoires occupés.

Être un Algérien en Palestine occupée
L’itinéraire vers la Cisjordanie s’ouvre sous le signe de la suspicion. À Heathrow, malgré un passeport britannique, le patronyme et les origines algériennes d’Akli Ourad suffisent à déclencher un interrogatoire serré avant l’embarquement. À l’atterrissage, à l’aéroport Ben Gourion, les agents du Shin Bet prennent le relais pendant des heures, disséquant son identité, son parcours et ses intentions. Une entrée en matière sans appel : ici, la méfiance n’est pas l’exception, c’est la règle.
Sur place, le contraste s’impose avec une violence visuelle : d’un côté, des infrastructures israéliennes flambant neuves ; de l’autre, des villes palestiniennes morcelées par les check-points, les colonies et des axes réservés. Chaque trajet entre Ramallah, Naplouse ou Jérusalem relève de l’obstacle permanent, qui matérialise une organisation spatiale vouée à une domination politique et militaire assumée.
À Jérusalem, le contrôle se fait intime. L’accès aux lieux saints est filtré, les fidèles soumis à des vérifications arbitraires à l’image de ce soldat exigeant de l’auteur qu’il récite la Fatiha pour prouver sa foi, un épisode révélateur d’un pouvoir s’immisçant jusque dans le for intérieur.
Les rouages d’un système et la mémoire longue
Au fil de son analyse, Ourad décortique les mécanismes structurels de l’occupation : confiscations foncières, expansion continue des colonies, arrestations, expropriations et surveillance tentaculaire. S’appuyant sur son expérience de terrain et sur des rapports d’ONG concordants, il pointe du doigt les traits d’un système apparenté à l’apartheid, soulignant l’injustice d’une double législation dictée par l’appartenance des populations.
Le récit s’inscrit également dans une temporalité longue. En remontant à 1948, il replace les déplacements forcés et la violence dans une dynamique de dépossession continue. Pour lui, la mémoire coloniale noue un fil invisible entre la colonisation française en Algérie et le drame palestinien, nourrissant les fondements mêmes de son engagement.
Résistance, transmission et humanisme
L’ouvrage refuse pourtant l’écueil de la seule dénonciation. Il célèbre la dignité inébranlable des Palestiniens croisés au fil des routes des familles, figures locales, intellectuels, dont la persistance quotidienne face à l’absurdité de l’occupation constitue l’un des enseignements les plus marquants de son séjour. La question patrimoniale y trouve aussi sa place : l’effacement ou l’appropriation des sites historiques vise à disloquer le lien charnel unissant les Palestiniens à leur passé, dans des cités millénaires comme Jéricho, Hébron, Naplouse ou Jaffa.
« En dépit de toutes les restrictions imposées par le colonialisme israélien, la littérature, la comédie et les arts ont continué à prospérer dans cette ville, comme une autre forme de résistance face à ceux qui cherchent à effacer leur identité et leur culture. »— page 103, chapitre « chapitre : VOIR JÉRUSALEM ET VIVRE »
Face à la tragédie de Gaza, le livre s’est imposé comme une urgence. Dans ses prises de parole, l’auteur confie que témoigner est devenu un devoir de transmission plutôt qu’un choix littéraire. Ses rencontres publiques croisent souvent le chemin de la plasticienne Semhane Khelili, dont le travail offre une résonance picturale poignante aux thématiques du texte.
Ourad pose une distinction qu’il juge cardinale : séparer le judaïsme du sionisme. Sa critique cible un projet politique, non une foi ou un peuple, rappelant que de nombreuses voix juives et israéliennes contestent elles aussi les politiques menées dans les territoires occupés. C’est donc dans un humanisme pur, adossé au droit international et au respect inconditionnel de la dignité humaine, qu’il enracine son combat.
À la croisée de l’autobiographie, de l’enquête et de l’essai historique, De Londres à Jérusalem, Terreur promise se distingue par le regard de cet ingénieur devenu témoin malgré lui. L’ouvrage invite le lecteur à mesurer, à travers son expérience, les conséquences d’un conflit qui continue de bouleverser le Proche-Orient.


