Isabelle Vaha, universitaire et écrivaine, était l’invitée du Centre culturel algérien, en présence d’Alain Ruscio, éminent historien de la colonisation. La rencontre était modérée par Abdellatif Mekahli, étudiant en travail social. Ce rendez-vous a été l’occasion d’échanger autour de son dernier livre, Ma fille, ne prie surtout pas pour les Algériens ! (Éditions du Croquant).
Électre? Vous avez dit Électre?
Il y a du mythe grec là-dedans, mais retourné comme un gant. L’Électre antique ne s’échappe jamais de son père. Elle voue sa vie à venger le meurtre d’Agamemnon, pousse son frère à tuer leur propre mère et reste engluée jusqu’au sang dans une fidélité paternelle sans issue.
Isabelle Vaha fait le geste inverse. Son père, légionnaire, tortionnaire, membre de l’Ordre nouveau et mort en regrettant de n’avoir pas massacré davantage d’Algériens, lui a laissé un tombeau. Elle en sort. Non pour venger, mais pour partir. Vers la lumière, surtout vers cette fraternité algérienne que le titre du livre lui interdisait jusque dans la prière.
L’Électre grecque obéit à l’ordre du sang envers et contre tout. Vaha, elle, écrit le récit d’une désobéissance.
Ce n’est pas son premier aveu, d’ailleurs. Dès 2007, La petite fille de Mostaganem racontait déjà cette scène fondatrice : la boîte à chaussures trouvée à huit ans et les photographies de son père en train de torturer.
Dix-huit ans plus tard, ce nouveau livre, préfacé cette fois par Saïd Bouamama et Alain Ruscio, ne redécouvre rien : il retravaille le récit. C’est le geste de quelqu’un qui revient sur ses propres traces pour y voir plus clair et déchiffrer les strates de sa mémoire. Il ne s’agit pas de raconter une histoire pour la première fois, mais de la relire à la lumière du temps écoulé.
De fait, la construction n’a rien de linéaire. Pas d’enfance suivie de l’âge adulte, pas de ligne droite : le récit avance par éclats et par échos. Pour un texte sur le traumatisme, ce n’est pas une coquetterie formelle, mais une nécessité. Le passé n’y est jamais clos : il continue d’éclairer le présent par fragments.

Les victimes au premier plan
Dans beaucoup de récits écrits depuis le camp du bourreau, la victime reste une abstraction souffrante : un chiffre, une ombre derrière la culpabilité de celui ou celle qui raconte. Ici, au contraire, les Algériens sont pleinement incarnés.
Le passage le plus fort tient en une phrase consacrée à Henri Alleg, auteur de La Question, torturé par l’armée française et préfacier du premier livre d’Isabelle Vaha. Celle-ci dit qu’elle aurait aimé qu’il soit son père. Un père héros. Un père du bon côté.
Cette phrase déplace tout. Elle ne dit plus seulement : « Voilà ce que mon père a fait », mais aussi : « Voilà le père que j’aurais voulu avoir ».
On ne choisit pas ses parents. On peut toutefois désigner celui qu’on aurait voulu avoir pour père. Dès lors, demander une préface à Henri Alleg, martyrisé par des tortionnaires semblables à son père, prend un autre sens. Il s’agit moins d’un hommage que d’une réparation.

Le pardon refusé, la réparation collective
Reste une tension, la plus intéressante du livre à mes yeux. Je ne saurais la résoudre, pas plus que le livre ne semble chercher à le faire.
Sur le papier, l’ambivalence envers les parents, et surtout envers la mère, semble réelle : le doute y a sa place, tout comme la nuance. Mais à l’oral, dans un entretien accordé à Samia Arhab sur sa chaîne YouTube Mon Algérie à moi, Isabelle Vaha est catégorique : elle ne leur pardonne pas, point.
Et pourtant, dans le même mouvement, elle parle de rédemption. Elle souhaite cette rédemption pour les sociétés française et algérienne.
Ce paradoxe mérite d’être regardé en face plutôt qu’aplani. Pas de pardon pour le père, mais un projet de réparation collective porté par la fille.
On pourrait presque dire que le refus du pardon personnel rend possible cette démarche collective. Comme si fermer la porte à la réconciliation privée permettait d’ouvrir, ailleurs, un chantier de réconciliation publique.
Sur le plan de l’écriture, on retrouve une économie de moyens qui doit beaucoup au parcours de l’autrice, universitaire et chercheuse spécialisée dans l’étude de la colonisation. Ce n’est pas un défaut : le ton est affirmé et puissant.
Certains des témoignages les plus marquants du siècle dernier tirent leur puissance du même refus de l’esthétisation. On pense notamment à Si c’est un homme, de Primo Levi.
Un livre qui invite à discuter de ce qu’il ose affirmer plutôt que de sa manière de l’exprimer n’a rien à envier aux œuvres qui privilégient la forme.
Avec son Électre qui tourne le dos à son père pour rejoindre des frères dont on lui avait interdit de se réclamer, cet ouvrage a de quoi rester en tête longtemps après qu’on l’a refermé.
Thoria Smati
