Au fil des années, Sofiane Zermani, aka Fianso, s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières de sa génération. C’est un artiste qui explore avec une aisance déconcertante les porosités entre la musique,le jeu et l’écriture. Invité au Festival international du court-métrage de Timimoun, il a animé la masterclass « Désapprendre les frontières », un moment dense où il a livré un récit intime de son parcours. Celui-ci est ancré dans la sincérité, l’autodérision et une conscience aiguë des milieux qu’il traverse. À mesure qu’il déroule son histoire, se dessine le portrait d’un créateur qui ne cesse de recomposer son identité artistique.
D’emblée, il revient sur ce qui a irrigué son œuvre, bien avant qu’il ne puisse le théoriser : les références, souvent cinématographiques, surgies presque malgré lui. Il évoque ainsi la célèbre réplique de Il était une fois le Bronx, glissée dans l’un de ses titres les plus connus.
Cette manière de capter des fragments de culture populaire pour les réinjecter dans son univers lui est apparue rétrospectivement. « Je me suis rendu compte que j’avais disséminé des références partout, sans vraiment le savoir », confie-t-il.
Le cinéma, selon lui, a été le premier miroir où il s’est découvert en train d’en faire déjà.
Du rap au cinéma : la trajectoire fluide de Sofiane Zermani
Ce sont d’ailleurs ces images, celles de ses clips et de sa présence à l’écran, qui ont éveillé la curiosité de ses premiers interlocuteurs dans le milieu du cinéma. Son entrée dans le jeu se fait sans calcul, par l’intermédiaire de son premier rôle dans Frères ennemis, un film français réalisé par David Oelhoffen et sorti en 2018. La musique le rend visible. Mais c’est le cinéma qui lui ouvre une nouvelle grammaire du récit. Sa participation à ce long-métrage, présenté à la Mostra de Venise, constitue pour lui un moment charnière. C’est là que se cristallise la conscience d’une trajectoire possible. Plus tard, la série Les Sauvages de Rebecca Zlotowski confirmera cette traversée fluide entre les disciplines.
L’écriture comme fil rouge
Lorsque Sofiane Zermani parle d’écriture, la conviction est ferme : il n’existe pas de frontière réelle entre les métiers. « L’écriture, c’est l’écriture », affirme-t-il. Il détaille ensuite ce qui relie, à ses yeux, un scénariste, un auteur de roman ou un rappeur : un stylo, des mots, un désir de transmettre. Ce qui différencie les univers, ce sont les folklores, ces codes vestimentaires, langagiers, gestuels, dont chacun s’affuble pour se signaler comme appartenant à une communauté artistique. Retirer ces couches, c’est retrouver une vérité commune. Il s’agit de la volonté d’émouvoir, de dire, de figurer le monde.
Assumer la vulnérabilité face au public
Cette mise à nu implique aussi d’assumer une certaine vulnérabilité. Sofiane Zermani décrit avec une rare lucidité l’exposition publique comme un risque permanent : « Il n’y a rien de plus fantastique que d’avoir un public. Et rien de plus sévère. » Dans les réseaux sociaux comme dans la vie, l’avis qui tombe peut être brutal, immédiat, parfois destructeur. Mais à ses yeux, seuls persistent ceux qui aiment profondément leur art. Ces derniers résistent à tout. La dureté du regard des autres fait partie du contrat. Monter sur scène revient à dire : jugez-moi.
Fidélité et territoire : le 93 et l’Algérie
Peut-être cette endurance trouve-t-elle racine dans le lieu d’où il vient. Grandir en Seine-Saint-Denis, raconte-t-il, c’est faire très tôt l’expérience du conflit et du soupçon. C’est aussi être confronté à des frontières invisibles. Tenter de s’inventer une place dans un monde qui vous ramène sans cesse à ce que vous êtes supposé être.
Une phrase résume sa pensée : « Pour aimer le 93, il faut l’aimer plus que les autres. » Cette fidélité affective s’étend à l’Algérie. Il la retrouve aujourd’hui autrement, après des années à être perçu comme « trop » français pour certains et « pas assez » pour d’autres. L’ambivalence, il ne la nie pas ; il l’habite.
Pourtant, ce retour n’a rien d’une quête identitaire crispée. Il parle de rencontres, de collaborations et d’une curiosité quasi instinctive pour ce qui se crée en Algérie. Cela peut être le cinéma, la musique ou les scènes émergentes. Ce qu’il y trouve, dit-il, ressemble davantage à une continuité qu’à un déracinement.
Collaborations et espace horizontal
Dans ce portrait en mouvement, une constante surnage : une fidélité à ceux qui l’entourent et une humilité tenace. Il évoque par exemple sa relation avec Soolking, qu’il décrit comme un lien d’égal à égal : « Je n’ai pas fait de lui un artiste, il n’a pas fait de moi un producteur. » Cette précision, presque anecdotique en apparence, dit beaucoup de sa manière de situer la création. Il s’agit d’un espace horizontal où les hiérarchies importent moins que la réciprocité.
Sofiane Zermani : Une carrière en constante recomposition
Au fond, ce que cette masterclass révèle, c’est le parcours d’un artiste qui ne cesse de défroisser les étiquettes. Un rappeur devenu comédien, un producteur qui s’essaie au cinéma, un homme de mots qui revendique le droit de circuler d’un territoire à l’autre.
« Quand on enlève les folklores, il ne reste qu’un artiste qui veut parler aux siens et aux autres », dit-il.
C’est peut-être là que réside la force de Sofiane Zermani : dans cette façon de ne jamais cesser de se raconter tout en refusant d’être enfermé dans une seule histoire.
Il est aujourd’hui nommé aux César, parmi les révélations masculines aux César 2026. C’est une consécration qui inscrit davantage encore son parcours dans la durée.
