L’artiste plasticien algérien Mustapha Sedjal interroge et ravive notre devoir de mémoire à travers des œuvres qui dépassent les simples archives. Avec sa nouvelle exposition Hors-Champ, présentée au Centre Culturel Algérien de Paris, il réunit un ensemble riche et varié de créations, entre dessin, photographie, vidéo et autres médiums. Il rend hommage à l’Histoire et en propose une autre lecture.
Le 17 octobre 1961 au cœur du projet
Dans Hors-Champ, il venait rendre hommage aux victimes du 17 octobre 1961. Lorsque, en pleine guerre d’Algérie, des manifestants pacifiques algériens se mobilisent à Paris contre le couvre-feu décrété par le préfet Maurice Papon. Une manifestation violemment réprimée faisant entre des dizaines et des centaines de morts. Des manifestants sont également emprisonnés et subissent de mauvais traitements. Un massacre colonial longtemps torpillé qu’aujourd’hui encore, la France peine à reconnaître.
Une œuvre nourrie par les archives et le cinéma
Dans Hors-Champ, Mustapha Sedjal dénonce ce bain de sang. Un travail nourri par les archives, les photographies, mais surtout inspiré par une séquence du film de Mohamed Zinet, Tahia ya Didou, que l’artiste considère comme un chef-d’œuvre du cinéma algérien. Cette scène met en tension un Algérien devenu aveugle après des séances de torture et son ancien bourreau. Ils se croisent par hasard dans un café. La rencontre réveille la mémoire du supplicié et renvoie à l’indicible, à ce qui échappe au regard, au Hors-Champ.




Un travail de partage de mémoire
L’exposition s’ouvre sur un autoportrait de l’artiste peignant une toile présente dans la série Gerboise. Il se retourne et fixe le Hors-Champ du regard. Cette peinture « invite le public à rentrer dans l’exposition ». Elle crée un dialogue entre les spectateurs et les œuvres.
La visite continue avec Ferme Perrin et Villa Susini, des lieux hantés par les tortures en Algérie, chargés de mémoire. L’artiste les représente comme une tache noire, une ombre persistante. Pour lui, elles symbolisent un trauma post-colonial.
Mémoire et horreur des essais nucléaires
Dans un travail plus flou, l’artiste évoque les essais nucléaires de Gerboise. Il dénonce, comme l’ont rapporté certains historiens, les tests menés sur des êtres humains. Il peint des corps sans vie. Ce sont peut-être ceux de prisonniers utilisés comme cobayes pour mesurer l’effet des bombes sur la chair. Ces toiles macabres montrent une mémoire mêlée à l’horreur.
Le choix des couleurs n’est pas anodin. Il est d’abord esthétique et renvoie aux archives. En supprimant toute distraction visuelle, il oblige les spectateurs à faire face à l’Histoire.
Faire face à l’Histoire pour ne pas oublier
Plus de soixante ans après l’indépendance, la guerre d’Algérie demeure une zone d’ombre de l’histoire française. Mettre la violence de ces faits dans un contexte artistique permet de reconstruire la mémoire et d’affronter l’Histoire.
À travers ses œuvres, Mustapha Sedjal expose la souffrance infligée et donne forme à une violence souvent refoulée. Hors-Champ invite le spectateur à prendre du recul tout en affrontant l’Histoire. L’exposition devient un espace où mémoire, conscience et engagement se rencontrent, rappelant la nécessité de ne pas oublier.