On dit souvent que le cinéma est une fabrique de rêves. Mais pour exister durablement, les rêves ont besoin d’un écosystème solide. En Algérie, cet écosystème a longtemps été fragile du côté du casting et de l’accompagnement des comédiens. C’est précisément dans cette zone grise qu’est née Wojooh (visages), l’agence fondée par Fouad et Sarah Trifi. En quelques années, elle est devenue une référence dans le paysage cinématographique algérien. La première, surtout, à offrir un cadre professionnel au métier d’agent artistique et de directeur de casting, dans un secteur longtemps dominé par l’urgence, l’intuition et le système D.
Du plateau à la structuration du métier de casting
L’histoire de wojooh commence loin des bureaux, sur les plateaux de tournage. Fouad Trifi y évolue depuis près de vingt ans, d’abord comme assistant réalisateur. Initialement professeur d’électronique, il observe, écoute, repère. Il voit défiler des productions parfois ambitieuses, souvent pressées, et surtout une matière humaine remarquable : des visages, des corps, des voix. Le tout disséminé aux quatre coins du pays, de Béjaïa à Annaba, de l’intérieur du territoire aux grandes villes. Mais entre ces talents bruts et les films qui se montent, le lien reste fragile, parfois inexistant. Peu de temps pour chercher, peu d’outils pour structurer. De ce décalage naît l’idée de wojooh : créer des passerelles là où il n’y en avait pas.
À cette intuition de terrain s’ajoute une compétence décisive. Sarah Trifi en est l’architecte discrète. Dès 2018, elle engage un travail de fond pour structurer wojooh. C’est ainsi qu’il devient un interlocuteur crédible, un espace de protection et un cadre juridique clair, aussi bien pour les artistes que pour les productions.
Un accompagnement artistique exigeant
L’originalité de wojooh repose sur un équilibre rare entre proximité et exigence. L’agence revendique un rôle de cocon, mais un cocon actif, jamais complaisant. Il ne s’agit pas seulement d’envoyer des photos ou de placer des noms. L’accompagnement est pensé dans la durée : conseils de carrière, préparation aux castings, réflexion sur l’image, coaching. Lorsqu’un comédien manque de filmographie, l’agence met en place des essais filmés et construit des dossiers solides, adaptés aux attentes des réalisateurs.
Les résultats parlent d’eux-mêmes. En quelques années, les artistes représentés par wojooh ont commencé à circuler bien au-delà des frontières nationales. Toronto, Berlin, Cannes, Venise : ces destinations ne relèvent plus de l’exception. Elles rappellent une évidence souvent sous-estimée : le talent algérien existe, il est multiple. Lorsqu’il est accompagné avec sérieux, il trouve naturellement sa place dans les circuits internationaux.
Être agent en Algérie : un rôle de bouclier
Dans un marché où les contrats sont parfois flous ou déséquilibrés, l’agence intervient pour rétablir un minimum d’équité, rappeler les règles, poser des cadres. Un travail souvent invisible, mais essentiel pour la dignité et la pérennité des parcours. Parmi les artistes accompagnés figurent notamment Meriem Amiar, Amel Hanifi, Tenou Khilioui, Hana Mansour alias Rexleur, Ahmed Zitouni, Abdelkrim Derradji, Salim Kechiouche ou Ali Namous.
Aujourd’hui, wojooh représente environ soixante-dix artistes. Être agent, en Algérie, ne se limite pourtant pas à ouvrir des portes. C’est aussi faire office de bouclier.
« Il n’y a pas de petit rôle. Il y a des scènes de dix minutes que personne n’oublie parce que l’interprétation occupe tout l’écran », précise Fouad.
Ce travail fin, presque éditorial, de curateur de carrière permet aux talents de wojooh de s’inscrire dans des trajectoires cohérentes et lisibles.
Optimisme réaliste et reconstruction du secteur
Les films auxquels Wojooh a contribué — Roqia de Yanis Koussim (2025), Frantz Fanon d’Abdenour Zahzah (2024), Première ligne de Merzak Allouache (2024), La Dernière Reine d’Adila Bendimerad et Damien Ounouri (2022) — en dessinent déjà les contours. Ils rappellent, en filigrane, qu’un cinéma se construit autant dans l’ombre que sous les projecteurs.
Le message adressé aux comédiens est clair : le talent seul ne suffit plus. Il faut apprendre à se rendre visible dans un marché mondialisé, sans se renier. Wojooh revendique un optimisme réaliste.
Le contexte reste fragile, les infrastructures incomplètes. Mais certains signaux sont encourageants : l’engouement du public pour les nouvelles salles, comme celles de Garden City, ou le succès de récentes projections témoignent d’un désir de cinéma vivant.
« Ce n’est pas un sprint, c’est du cardio », résume Fouad Trifi. Il faut construire sur le temps long, brique par brique, sans attendre de solution miracle. Cela passe par la structuration du secteur, le militantisme professionnel et une exigence constante envers soi-même.
En 2026, cela fera vingt ans que Fouad Trifi travaille pour l’image, sur et hors plateau. Son ambition reste collective : voir le cinéma algérien passer d’une succession d’exploits individuels à une industrie solide, solidaire et souveraine.

